Vers un jeudi noir : les syndicats espèrent se refaire une santé… et se “venger” des Gilets jaunes

Les syndicats officiels ont été tellement dépassés par la vague des gilets jaunes pendant presque un an, qu’ils cherchent désormais à récupérer leurs adhérents en provoquant un choc social.

Si les gilets jaunes ont été sponsorisés par les casseurs pour se fabriquer une notoriété internationale, les syndicats officiels espèrent une mobilisation très importante pour démontrer qu’ils n‘ont pas perdu leur pouvoir d’influence.

Ce jeudi noir sera donc noir de chez noir, parce qu’il est voulu et organisé par la totalité des syndicats existants. De la CGT à la CFDT, en passant par la CFTC et FO sans parler de toutes les organisations plus professionnelles, les syndicats de la SNCF, de la RATP, des personnels de l’aéronautique, des fonctionnaires du système de santé, des enseignants, des médecins et même des avocats. Ne parlons pas des commerçants et des artisans.  

A priori, toutes les organisations qui gèrent de près ou de loin un système de retraite, tous les salariés ou indépendants qui peuvent avoir un souci ou une inquiétude à propos de leur retraite peuvent se retrouver dans le rue. Ça peut donc faire du monde. Ça peut effectivement bloquer la totalité du pays à partir du moment où les fonctionnaires seront mobilisés. 

Le catalyseur de ce mouvement est donc la retraite et le projet de réforme du gouvernement.  Officiellement, tous les syndicats ont une raison de s’opposer au changement. Mais comme les raisons avancées sont différentes et tellement contradictoires, le mouvement peut difficilement déboucher sur une situation qui favoriserait un compromis. Tout le monde ou presque souhaite une réforme, mais chacun à sa propre réforme en tête. 

Certains syndicats sont radicalement opposés à tout changement qui reviendrait sur certains avantages acquis. D’autres vont faire descendre leurs adhérents ou sympathisants dans la rue pour des raisons de principes, idéologiques ou purement corporatistes. 

Bref, on va assister à des mouvements importants, un blocage du pays, des manifestations nombreuses parce que les organisations syndicales vont avoir envie de se compter et de montrer la réalité de leur force.  

Les syndicats sortent d’une année très éprouvante qui a complètement bousculé leur organisation et remis en cause leur propre existence. La brutalité du mouvement des gilets jaunes qui a démarré l’année dernière les avait pris de court. Les gilets jaunes ont occupé les ronds-points, ils ont inventé une forme de protestation sympathique au départ, pour ensuite se donner des rendez-vous hebdomadaires dans les centre-villes où ils ont souvent été utilisés et dépassés par des bandes de casseurs. La violence et les dégâts ont donné à leur mouvement un air de révolution populaire et surtout une publicité internationale que la grande majorité ne souhaitait pas.   

Les gilets jaunes ont agité des idées, des projets et beaucoup d’utopies, mais n’ont jamais réussi à s’organiser pour les présenter. Ils ont été courtisés par la classe politique de tout bord et par les syndicats de toutes les couleurs mais aucun n’a pu les récupérer ou les digérer.

Ce qui est indiscutable, c’est que le mouvement des gilets jaunes a mis en évidence de vraies et nouvelles fractures socio-économiques dans la société française, de vrais clivages sociologique et géographiques. 

Mais ce qui est vrai aussi, c’est que la mobilisation est restée très relative. Lors des derniers week-ends, le nombre de manifestants ne dépassait guère les 30 000 manifestants et encore, en totalisant la France entière.  En gros, l’équivalent de deux Parc des princes les soirs de match du PSG. 

Ce qui est vrai encore, c’est qu’au plus fort de la crise en décembre de l’année dernière, le nombre total des manifestants dans la rue avoisinait les 300 000, c’est à dire l’équivalent de deux stades de France les jours de concert de Johnny Hallyday. D’ailleurs, les obsèques du rocker avaient attiré plus d’un million de Français sur les Champs-Elysées, presque autant que les grandes manifestions contre les réformes d’Alain Juppé. 

Les gilets jaunes ont donc réussi à prendre le pouvoir dans la rue et à s’assurer une présence assourdissante dans les médias. 

Pour les syndicats, cette réalité là était insupportable. Ils savaient et sentaient le malaise social mais ils étaient incapables de le canaliser et de le porter. Pourquoi ? Tout simplement parce que les appareils syndicaux sont affaiblis dans leurs organisations par leur lourdeur et leur logique de pouvoir interne. Ils sont affaiblis par leur mission de co-gérants du modèle social paritaire. Les syndicats sont minés par des bases d’adhérents trop étroites. 

Occupés qu’ils sont à gérer les organisations sociales, ils en deviennent complices et co-responsables des dysfonctionnements, ils en oublient que leur vrai pouvoir de dépend pas seulement du nombre de sièges qu'ils occupent à l'assurance maladie ou à l’Unedic mais dépend surtout du nombre d’adhérents qui leur font confiance. Comme le dit Nicole Notat, l’ancienne secrétaire générale de la CFDT, un syndicat doit être désirable c’est a dire utile à ses adhérents qui sont ses clients. 

Toute la séquence des gilets jaunes leur a montré qu‘ils n’étaient pas désirables c’est à dire pas capables d’attirer tous ceux qui avaient des revendications à porter. 

Le premier objectif de la journée de jeudi va être de mettre le maximum de monde dans la rue et si les manifestations atteignent le million de participants, avec la plupart des services public de transport bloqué, la journée sera perçu comme un succès. Surtout si cette journée se déroule sans violence et sans casse dans les centre-villes. 

Si les syndicats gagnent ce pari, ils auront montré leur capacité à mobiliser dans l’ordre et donc à retrouver leur contre-pouvoir de négociation avec le gouvernement. Et oublier l’épisode des gilets jaunes. 

Reste à savoir quel pourra être le contenu réel de la négociation qui aura lieu dans les semaines qui vont suivre. Parce que le niveau de la demande est élevé et les types de demande sont très disparates. Entre ce que demandent les cheminots et ce que défendent les avocats, le fossé est énorme. 

D’une certaine façon, le succès de la journée va offrir aux syndicats un levier de responsabilité. Encore faut-il que le gouvernement le saisisse et l’utilise pour trouver un compromis. Encore faut-il que le président de la République tienne compte du fait qu’il existe des contre-pouvoirs et qu’il en a besoin pour tenir en équilibre.