USA-Chine : s’il y a la guerre, l’affrontement aura lieu sur le front digital et il sera sanglant. Alibaba, Tencent et Baidu sont armés jusqu’aux dents.

En très peu de temps, l’économie chinoise a développé des entreprises spécialisées dans le digital plus puissantes que les Gafam américains. Dans le collimateur de ces nouveaux acteurs, les maintenant traditionnelles Facebook, Google, Microsoft, Amazon. 

 

Depuis le début de l’année, le géant chinois Tencent, déjà champion du monde des jeux vidéo, a doublé Facebook en terme de capitalisation boursière. Et sa croissance s’est encore accélérée au cours du premier trimestre. Avec près de 600 milliards de dollars en valeur boursière, Tencent fait parti des 5 plus grosses capitalisations du monde. Et si le chinois a doublé Facebook, il talonne désormais, Amazon, Apple, Google et Microsoft. 

 

Ce phénomène n’a pas fait les grands titres de la presse mondiale, et pourtant assez discrètement certes, une poignée d’entreprises du digital sont devenues, en très peu de temps, aussi puissantes que les Gafam américaines. Amazon, Apple, Microsoft, Google sont désormais challengées par des entreprises comme Alibaba, Tencent, Baidu qui font jeu égal en terme de performance avec leurs ainées. 

Cette actualité est très importante parce qu‘elle porte en germe un nouvel équilibre du monde où l’occident n‘est pas sur de gagner.

1erpoint. Pour y voir clair, les Gafam représentent le groupe des sociétés américaines qui avoisinent les 1000 milliards de dollars chacune en capitalisation. Les Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. Leur puissance a été acquise au cours des 14 dernières années, elles sont devenues incontournables, elles sont mondiales sans toujours payer leurs impôts là où elles travaillent. Elles imposent un nouveau modèle, et leur capacité financière leur permet d’investir tous les secteurs : on les retrouve dans la musique, les réseaux sociaux, l’automobile, et bientôt la santé. Ils contrôlent surtout ce qui fait le nerf de la guerre, les informations privées sur les personnes, les clients. La data. Elles ne sont pas sans rencontrer quelques problèmes liés justement à leur sur puissance. Elles sont toujours en limite de risque d’abus de pouvoir. Et quand l’une d’elle se laisse aller à utiliser des données personnelles à des fins politiques, elle a beau défendre sa bonne foi, expliquer qu‘elle a été abusée, le scandale est mondial. Du moins dans les démocraties occidentales. Ceci dit, le scandale n’arrêtera pas leur croissance.

2epoint, le fait nouveau est qu’il existe en Chine l’équivalent de ces Gafam, qui ont acquis une puissance équivalente beaucoup plus rapidement. Alibaba, qui est un peu le Amazon chinois, Tencent, le roi de la messagerie, du jeu vidéo et maintenant de la musique.  Et Baidu, c’est le champion des moteurs de recherche. Mais ces trois là sont sortis de leur spécialité et s’affrontent désormais sur des terrains aussi divers que la livraison de repas à domicile, le vélo en libre partage, le paiement mobile, sans oublier l'intelligence artificielle et le Big Data. 

3epoint, en matière d'internationalisation, les BAT chinois sont encore un cran derrière leurs rivaux américains, mais ils commencent à placer leurs pions sur l'échiquier mondial. Alibaba et Tencent sont arrivés en Europe prêts à tailler des croupières à Amazon ou à Netflix qui sont en Europe comme chez eux 

La vraie question est de savoir jusqu’où vont aller ces Chinois dans la course à la puissance. Ces plateformes sont devenuesindispensables à la vie des Chinois. Il est impossible de payer, de jouer, s'envoyer des messages en Chine, bref de vivre sans l’application Wechat qui appartient à Tencent. Ces géants forment des écosystèmes fermés et les utilisateurs peuvent passer leur journée entière sans sortir de leur plate-forme.

Leur coup de force, c’est d’avoir privilégié à tout prix le mobile, ce que l’on appelle maintenant le m-commerce. 8.500 milliards de dollars de paiements sont réalisés sur mobile, soit 70 fois plus qu’aux Etats-Unis.

Alors pourquoi ?  D’abord pour des raisons spécifiques à la ChineLa Chine est un immense marché, inépuisable, (plus d’un milliard de Chinois et plus) un marché mal équipé, émergent. Le digital leur a permis d’utiliser des technologies occidentales. 

Pourquoi si vite, parce qu’ils sont protégés par le système chinois qui empêche la concurrence - Facebook ou Google ne peuvent pas travailler en Chine. Uber essaie mais n’y arrive pas... En revanche les chinois eux sortent de leur pré carré. Didi a l’ambition de devenir plus grand, plus fort que Uber. 

Parallèlement, dès qu’ils entrent en bourse, ils sont sur-boostés par la spéculation qui est un sport national en Chine.

4epoint, le système chinois n’a pas à gérer la fin de l’ancienne économieQuand Amazon se développe, Amazon vide les centres commerciaux, il faut gérer la mutation dans tous les secteurs, la distribution, la banque… Les revendications sociales sont nombreuses, c’est parfois brutal et violent et Amazon est obligé dans une certaine mesure de supporter le cout de la mutation. Quand Uber arrive à Paris, il se retrouve face aux chauffeurs de taxis. Il va falloir tenir compte de la fronde. L’écosystème de Uber est désormais beaucoup moins favorable. En Chine, les entreprises du digital n‘ont pas à gérer le passage d’une économie à l’autre. Puisque le système chinois, comme dans tous les pays émergents, part d’une feuille blanche ou presque. Pas d’infrastructures de télécommunication par exemple.

 

5epoint. Il est évident que l’affrontement entre le bloc occidental et le bloc chinois est inévitable.Pour la majorité des analystes de la géo politique, la guerre technologique est incontournable. Surtout quand ces technologies toucheront aux rivages de l’intelligence artificielle. L’arme fatale mariée au contrôle des datas personnelles. Pour les observateurs du système chinois, il y a évidemment un projet politique derrière le développement de leur industrie digitale.  

Alors il y aura sans doute des rachats, des alliances.  C’est possible. Il y a déjà un système de participations croisées. Spotify, qui n’opère pas en Chine, a acquis des parts de Tencent Music (9%) et Tencent a acquis 7,5% du capital de Spotify. C’est également le cas de Uber et Didi pour les systèmes de VTC. Mais ça reste marginal. 

En fait les analystes soulignent trois caractéristiques nouvelles dans ces rapports de force. 

Un, les opérateurs américains fonctionnent dans une logique de marché. Ils ont acquis une puissance supérieure à celles de biens des gouvernements. Ils vont devoir affronter de plus en plus des régulations. Ce qui va les affaiblir 

Deux, les opérateurs chinois assument les logiques de marché, mais sont sous perfusion de l’Etat chinois. La régulation les aide plus qu‘elle ne les freine 

Trois. L’Europe est complètement absente de cette immense partie de poker qui se prépare. Non seulement, elle est absente mais au plus haut niveau, on ne croit pas à la guerre digitale.