Un Brexit sans Brexit : malgré les démentis officiels, on finira par signer « un accord » de divorce mais en espérant qu’il ne sera pas appliqué...

Source : bfmtv.com

La fin de semaine a peut-être permis de débloquer la situation. Les Européens ont compris qu’ils devaient donner raison à Theresa May, mais les Anglais ont convenu qu’ils ne pourront pas appliquer le jugement de divorce. 

C’est la presse britannique qui a relancé le débat. Quand le Times publie jeudi un projet d’accord qui permettrait à l'industrie financière de conserver son « passeport européen », inutile de dire qu‘il a provoqué beaucoup de sueurs froides dans les milieux politiques. Michel Barnier a immédiatement démenti ce type de négociations : « un article trompeur ». Quant aux partisans du Brexit, ils ont rapidement évacué cette question en expliquant qu‘elle n’était pas d’actualité.

Le passeport européen dont parle le Times est très important parce que si la finance de Londres le conserve, elle pourra continuer de distribuer tous les produits financiers qu’elle fabrique. Si elle le perd (et en cas de hard Brexit, elle le perdra), la suprématie financière de la City sera compromise. Son activité et sa prospérité avec. 

Les Anglais partisans du Brexit savent très bien que la ville de Londres perdra de son pouvoir et son attractivité, mais pour eux, peu importe. Les électeurs du Brexit ne travaillent pas à Londres, ils sont le plus souvent au chômage dans les régions industrielles abimées par les délocalisations.

Du côté des Européens, on se serait réjoui de voir les activités financières transférer leurs emplois et leur activité en Europe continentale. Mais il faut le reconnaître, aucune capitale en Europe n'est en mesure d’offrir une solution alternative à l‘efficacité de la City de Londres. Cette affaire n‘est pas banale.

« Un article trompeur », comme l’a dit Michel Barnier en lisant le Times, mais ça ne trompe personne.

En dépit du blocage, il existe des négociations fiévreuses autour du Brexit, fruits d’une opération politique spectaculaire et sophistiquée.

En clair, il s’agit de se mettre d’accord sur le principe d’un Brexit mais de remettre aussi à plus tard les conditions de la séparation en espérant qu’avec le temps, on ne se séparera pas. Dans les chancelleries, les bureaux et les antichambres ministérielles, les Anglais comme les Européens ont compris qu’ils devaient accepter un accord de Brexit tellement flou qu’il ne sera pas appliqué.

Bref, on divorce, on l'annonce haut et fort, mais on s’arrangera pour ne pas se séparer.

Alors, pourquoi en serait-on arrivé à ce genre de gymnastique? Tout simplement parce qu’il faut sortir du blocage actuel et du risque économique et social que fait courir un Brexit sans accord.

Nous avons aujourd'hui, des deux cotés du Channel, des études qui prouvent qu’un divorce provoquerait une déflagration économique, plus grave d’ailleurs du côté anglais que du côté européen. Pas pour des raisons idéologiques ou de grande stratégie. Mais pour des raisons pratiques d’organisation. 

Il y a des liens qui ont été tissés dans les chaines de production et qui sont difficilement dissociables. Dans l’aéronautique, la pharmacie, l'industrie automobile, la finance et la banque, l’agroalimentaire, les interactions sont quotidiennes. Elles se matérialisent par des liens digitaux mais aussi par des liaisons physiques dont beaucoup passent par l'Irlande et pas le tunnel sous la manche.

Ça n’est donc pas par hasard si la question de la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande du Sud paraît complètement incongrue. Ce n’est pas par hasard si les dirigeants de Getlink (ex-Eurotunnel) ont tiré le signal d’alarme en expliquant qu’ils ne savaient pas comment gérer un contrôle douanier physique à l‘entrée comme à la sortie du tunnel. Chaque année, des milliers de camions bourrés de millions de pièces industrielles ou de produits alimentaires frais passent par l'Eurotunnel, des millions de passagers aussi. On n‘imagine pas les files d’attente que l’on créerait en installant des contrôles de douanes à la frontière.

 

En théorie, un accord sur le Brexit doit non seulement régler la question financière, il doit réguler la liberté de circulation des hommes, mais ils devraient aussi régler la question de la fluidité des mouvements de produits et de service.

Les négociateurs se sont mis d’accord sur le montant du chèque que les Anglais devront signer pour se libérer des engagements européens antérieurs. Environ 50 milliards d’euros. Mais Theresa May a demandé de ne pas indiquer clairement le chiffre pour ne pas effrayer les contribuables anglais.

Les négociateurs ont réglé la situation des résidents européens en Grande Bretagne et des résidents anglais en Europe. Il n’y aura pas beaucoup de changement. Il n’y aura donc pas de drame. En revanche, les nouveaux transferts de populations seront plus étroitement surveillés. Les Anglais chercheront à limiter l’arrivée des migrants en provenance de l’Europe de l'est notamment. 

En revanche, les négociateurs n’ont pas trouvé de solutions pour surveiller la circulation des produits physiques sans entraver les flux et la liberté de circuler. Ils n'ont donc pas réglé la question des normes applicables. Les Britanniques sont opposés à l’harmonisation des normes de qualité par exemple. Ils n’ont pas réglé le problème de la liberté des flux financiers.

 

D’où la montée au créneau, ces jours derniers, des champions de l’industrie financière qui tirent le signal d’alarme devant le risque d’effondrement de leur activité, d’où cet article du Times.

Mais d’où aussi, l’offensive des hard Brexiters qui menacent Theresa May de la lâcher si elle refuse le principe de rétablir des frontières à l’entrée de la Grande-Bretagne.

 

Par conséquent, actuellement la situation est complètement bloquée.

Ou bien Theresa May propose un accord qui ménage la fluidité des échanges comme aujourd’hui et par conséquent, oublie la frontière irlandaise et les douanes dans tous les ports de la Grande Bretagne et l’Europe peut trouver un mode de cohabitation qui préserve l’économie d’une asphyxie économique et sociale. Mais dans ce cas là, Theresa May perd sa majorité et son poste. Et la Grande Bretagne entre à nouveau dans une nouvelle période d’incertitudes.

Ou bien, 2e solution, Theresa May suit sa majorité mais opte pour un Brexit sans accord, c’est à dire un hard Brexit. Dans ce cas-là aussi, elle est obligée de quitter son poste et de laisser les commandes à des aventuriers dont personne ne sait ce qu’ils pourront faire pour éviter le fiasco.

 

Devant ce mur de la réalité, les négociateurs européens ont, avec beaucoup d’habileté, proposé aux Anglais un scénario à deux étages qui pourrait satisfaire les engagements politiques et les contraintes de l’économie.

Au premier étage, les responsables politiques adoptent le principe d’un Brexit qui se traduira par la sortie de la Grande-Bretagne des principales institutions européennes, avec un accord qui va restaurer l’autonomie de la couronne britannique sur la gestion des flux de capitaux, de marchandises et des hommes entre les iles Britanniques et l’Europe continentale. Mais un principe qui oblige de prendre du temps pour donner un contenu précis à cette autonomie.

Au deuxième étage, l’accord prévoirait une période de 2 ans au moins pour trouver une solution qui préserve la fluidité de la circulation des produits physiques et choisir le mode de règlement des procédures en cas de litiges. 

 

L’objectif des Anglais aujourd'hui est d’obtenir un Brexit qui ne démolisse pas l'économie britannique. Il va donc falloir que les hard-Brexiters acceptent quelques compromis.

L’objectif des Européens est d’éviter de créer une situation où la seule issue de secours pour les Anglais serait de transformer leur pays en un vaste paradis fiscal en devenant le Singapour de l’Europe. L’objectif des Européens est donc de ne pas casser les chaines d’approvisionnement de la production et de respecter les normes communes en matières sociale et fiscale.

En résumé, on prononcerait le divorce, mais par consentement mutuel, on se laisserait du temps pour s’organiser afin de préserver les intérêts de chacun.

Les principes de la démocratie seraient respectés mais les contraintes de la vie économique aussi.