Tempête sur Uber : la chute du patron du géant américain des VTC ne condamne pas l'ubérisation de l'économie

Uber est une entreprise qui va mal, fondée par un adolescent génial qui a oublié de grandir. Mais le modèle, lui, n’est pas condamné. 

Les actionnaires de la société Uber se sont donc résolus à écarter le fondateur et à changer les dirigeants. Du coup, beaucoup d’analystes qui n’ont jamais admis ou compris les effets de la révolution digitale, ont vite fait de considérer les difficultés de Uber comme la preuve tangible et visible du dysfonctionnement structurel de l’ubérisation. Les fameux « je vous l’avais bien dit, cette ubérisation est une entreprise de démolition du système. Ça va mal se terminer ». L’analyse est un peu simpliste.
Uber est devenu un nom commun et son système de fonctionnement est considéré comme une école de pensée.

Il est évident que le départ de Travis Kalanick, fondateur et président de la société Uber, ne condamne pas le modèle de relation directe entre le client et le fournisseur de service.

Pour faire court, Travis Kalanick a été mis à l’écart pour trois raisons, qu’on retrouve hélas dans beaucoup d’entreprises, mais dont on parle moins parce qu‘elles ne sont pas emblématiques.

1ère raison, Travis Kalanick, 40 ans, restera comme un des inventeurs de la Silicon Valley les plus géniaux, mais aussi des plus arrogants, au point de se rendre insupportable par ses personnels, ses clients, ses concurrents et même ses actionnaires.

Au pays du digital, là où depuis 15 ans tout semblait possible, Uber a montré que parfois les entreprises grandissent beaucoup plus vite que leur fondateur.

Un journaliste américain de Fortune, qui a écrit un livre important sur l’histoire de Uber,  expliquait dans le magazine que l’une des clés du succès, c’est que ces grands du digital ont su mûrir avec leur entreprise. Marc Zuckerberg (Facebook), Jeff Bezos (Amazon) ou Bill Gates (Microsoft) ont créé leur boite alors qu’ils étaient très jeunes, dans un garage ou dans une chambre de bonne. Mais ils ont évolué avec le succès et sont devenus complètement responsables de ce dont ils étaient à la tête. Avec des droits et des devoirs.

Travis Kalanick n’a pas compris qu’en accouchant d’une société qui, en 8 ans, est devenue leader mondial, il dérangeait beaucoup d’habitudes avec un modèle de fonctionnement tout nouveau. Travis Kalanick n’a pas pris la mesure de ses responsabilités. Son comportement personnel lui a valu un nombre invraisemblable de critiques, de plaintes et de procès. Arrogant avec ses partenaires, il est aussi accusé de sexisme dans sa gestion de personnel et de violence. Tout le monde se souvient de cette vidéo, enregistrée dans une voiture Uber où il traite le chauffeur comme un moins que rien.

Sur le fond, Kalanick avait peut-être raison de reprocher à son chauffeur des manquements à la qualité de service. Sur la forme, c’était inadmissible.

Ne parlons pas des plaintes pour harcèlements sexuels qui se sont abattues sur lui. Bref, Travis Kalanick s’est comporté comme un sale gosse trop gâté. Cela dit, les vraies raisons de son limogeage sont ailleurs.

2ème raison : les comptes de la société sont mauvais. Et pour les investisseurs, Uber est une entreprise qui a mis au point un vrai modèle, avec un développement international et un potentiel considérable, alors il y a quand même un problème. La société, qui vaut 50 milliards de dollars en bourse, a encore fait 750 millions de pertes au dernier trimestre, 1,2 milliards depuis le début de l‘année, et plus de 5 milliards depuis la création en 2009. Uber a sans doute un énorme potentiel, mais Uber est obligé d’investir en permanence pour renforcer ses parts de marché, payer ses amendes fiscales qui pleuvent dans le monde entier et dédommager des chauffeurs qui s’estiment lésés par la politique agressive sur les prix.

3ème raison : la mauvaise communication. La société et son fonctionnement dérangent beaucoup d’habitudes et ses dirigeants n’ont pas su gérer la communication. Le succès de Uber a été de rentrer à la hussarde dans un secteur qui était hyper protégé (la profession de taxis officiels) et d’acquérir des parts de marché importantes qui lui auraient permis ensuite d’augmenter ses prix.

Ce faisant, Uber s’est retrouvé en conflit avec les chauffeurs de taxis qui protégeaient leur fonds de commerce, avec leurs chauffeurs indépendants qui avaient du mal à assurer la qualité de service, avec leurs concurrents imitateurs et avec les administrations et les politiques, très partagés entre la nécessité d’améliorer le service, de créer des emplois et de veiller à ce que les règles d’une concurrence équitable soient respectés. Ne parlons pas de la difficulté qu’ont les gouvernements pour savoir où Uber paie ses impôts et même s’il en paie.

La négociation avec les concurrents et l’administration a toujours été compliquée parce que les dirigeants d’Uber ont souvent abordé les débats avec le sentiment d’avoir raison.

D’où la détérioration de l’image de l’entreprise. Le départ du dirigeant fondateur ne suffira pas à rétablir la confiance. Il faudra que les nouveaux dirigeants inventent un nouveau management et modifient, sans doute, certaines données de leur modèle économique. Voilà pour Uber.

Mais contrairement à ce que beaucoup croient, le modèle d’organisation ubérisé n‘est pas condamné pour autant.

L’ubérisation, c’est une organisation où le client est en relation directe avec son prestataire de service.  C’est une organisation où le fournisseur de services (le chauffeur) est indépendant et trouve ses clients grâce à l’application digitale : l‘appli Uber. Mais si Uber a été le premier à utiliser ce système ultrasimple, il n’a pas été le seul, il a été imité, il a donc des concurrents. Mais le système a aussi été dupliqué dans l‘immobilier, avec Airbnb, dans le transport avec BlaBlacar... et dans la majorité du e-commerce.

L’ubérisation est un des moyens de l’économie collaborative ou l’économie du partage. Ce système a fonctionné très vite dès que les équipements digitaux l’ont permis parce qu‘il a délivré un vrai service. La concurrence a obligé les acteurs à s’améliorer et à baisser leur prix. Les gérants d’applications ont embarqué beaucoup de candidats vers le travail indépendant.

Le revers de la médaille est que la liberté à la base de l'explosion du modèle a permis à certains de s’affranchir de certaines obligations sociales ou fiscales. Cette liberté a suscité des initiatives difficilement admissibles. Mais surtout, ce foisonnement d’initiatives et le succès qu’elles ont rencontré ont mis à mal des secteurs d’activité traditionnels qui n’avaient pas préparé le changement. L‘ubérisation pose donc un problème de règlementation et de formation pour rendre le changement nécessaire mais acceptable.