Sncf, Air France, des conflits d’un autre âge. Mais chez Facebook, Tesla ou Carrefour, c’est autrement plus grave. C’est la modernité qui s’étouffe.

Alors que les cheminots essaient de défendre leur passé, ce qui se passe chez Carrefour,  Facebook ou Tesla remet en cause l‘avenir de tout le monde. 

 

Avec un peu de recul, il faudrait avoir le courage et la lucidité pour ramener le conflit qui oppose les syndicats de la Sncf à l’Etat à une vulgaire confrontation entre ceux qui essaient de protéger un passé révolu avec ceux qui préparent les conditions d’un avenir moins fragile. Les premier, les cheminots, ne croient pas ce que leur racontent les seconds et préfèrent se braquer contre cette modernité.

Personne n’a jamais remis en cause l’utilité du chemin de fer comme moyen de transport collectif. Les clients veulent seulement que ça marche correctement pour un prix acceptable. Or actuellement, la SNCF n‘offre pas le service voulu et ses couts de fonctionnement sont exorbitants. Ce n’est donc pas une question politique ou idéologique, c’est une question purement technique.

Que fait-on, avec qui et comment pour que les trains arrivent à l’heure, que la sécurité soit optimale, et le prix ne pénalise pas la collectivité. Ca passe par la technologie, le management et l’écosystème.

Le problème de la Sncf est dont parfaitement soluble. Il faut simplement que les personnels comprennent que leurs statut date d’un monde ancien, et le management prenne en compte les contraintes de la concurrence.

En clair, toutes ces questions sont très simples. Si elles débouchent sur des situations inextricables et propices au drame, c’est qu’elles touchent à d’autres enjeux. Des enjeux de pouvoir et d’emprises syndicales.

 

Ce qui se passe chez Carrefour, chez Tesla, et surtout chez Facebook est autrement plus grave avec des conséquences humaines, politiques et économiques. On en est plus dans le passé, on en est à remettre en cause un avenir sur lequel le monde entier fantasmait et spéculait.

 

Carrefour est socialement bouleversé par les efforts entrepris afin d’assumer la montée du e-commerce et la force d’invasion du numéro un mondial de l’internet Amazon. Depuis deux ou trois ans, les champions de la grande distribution se débattent comme des beaux diables pour à terme survivre et conserver ce qu’ils ont inventé au cours d’un demi siècle : la distribution de masse. Du coup, on a vu en France, Auchan passer des deals avec les chinois, on a vu toutes les enseignes se lancer dans le drive, mais ca n’est pas une réussite. On a récemment vu Carrefour, le premier de cordée se lancer dans le digital et Casino et Monoprix pactiser avec le diable Amazon.

Ne nous trompons pas, c’est le modèle de l'hypermarché qui est en cause. Et tout le monde sait que de se battre pour protéger le modèle est perdu d’avance. Quand les personnels et notamment les caissières de Carrefour se mettent en grève, elles croient défendre leur job, mais elles n’y parviendront pas. Il y a d’ailleurs quelque chose de pathétique dans ce soulèvement du personnel des hypermarchés. Pendant des années, les mêmes caissiers se sont plaints (à juste titre) de la banalité de leur travail, beaucoup réclamaient un « enrichissement des taches ». Aujourd’hui, cet enrichissement ne pourra passer que par le e-commerce. L'a-t-on prévu et préparé ? Non ! A-t-on formé les personnels aux nouvelles formes de travail plus riches ? Non. Qu’ont fait les syndicats pour préparer cette évolution ? Rien. Que font-ils aujourd‘hui ? Rien sinon de pleurer sur un statut qui s’effondre.

 

Chez Tesla, c’est peut être le rêve qui tourne au cauchemar. On s’aperçoit que toute innovation comporte des risques. Les premiers chemins de fer, les premiers avions ont fait des centaines de morts, victimes de l’innovation. Tesla et sa voiture autonome ont déjà fait, officiellement, deux morts. Si l’année prochaine, Elon Musk réussit à envoyer dans l’espace des charters de touristes à la conquête de Mars, tout le monde sait que certains ne reviendront pas. Faut-il pour autant arrêter toute recherche, toute innovation et dans ce cas revenir au passé ? Les hommes en général, les français en particulier, sont prudents, pire ils sont frileux. Il y a quelques années, un président de la République originaire de Corrèze avait, sans mal, obtenu une réforme de la Constitution pour y graver le principe de précaution. La belle affaire qui a fait plaisir aux écologistes conservateurs et avec eux à tous les réfractaires du progrès. Quelle bêtise. Il faut toujours se méfier des corréziens surtouts quand ils deviennent président de la République. Mais passons et retenons à l’heure où on voudrait couper les ailes de Tesla et d’autres, que s’il avait fallu imposer le principe de précaution à Christophe Colomb, il n'aurait jamais pu découvrir l’Amérique.

 

Ce scandale Facebook est sans conteste le plus grave, le plus impactant sur l’avenir. On sait maintenant que Facebook, fort de plus d’un milliard d’adhérents, a laissé des bureaux privés s’accaparer de données personnelles pour les analyser et ensuite manipuler les foules et les influencer en leur adressant des messages, des (fake) news, des communications qui leur étaient spécialement destinées et ciblées. On a touché des personnes fragiles en Grande Bretagne pour les inviter à voter pour le Brexit. On a aussi, aux Etats-Unis, caressé et conforté les tendances les plus populistes pour leur prouver que Donald Trump possédait la solution à leur douleur.

Plus grave encore, on sait que les cadres et chercheurs  de Facebook ont prévenu leurs dirigeants que leur système était vulnérable et utilisable à des fins politiques par des marchands d’illusion, ou des terroristes. En clair, les réseaux sociaux comme Facebook pouvaient être utilisés par les praticiens de la théorie du complot. Alors qu’on sait très bien que les théories du complot sont inventées par ceux qui en tirent un profit personnel.

Informés de tous ces risques, les dirigeants de Facebook dont Mark Zuckerberg ont balayé d’un revers de la main cet avertissement pour protéger leur fortune et leur croissance.

Ce qui se passe chez Facebook remet en cause le modèle économique des réseaux sociaux, et cassé la confiance qui est à la base du système.

Or, ce système de confiance est au cœur de la révolution digitale et par conséquent de la croissance future. Le système est extraordinairement performant mais ses utilisateurs ne sont pas fiables et loyaux.

Un système économique par définition n‘a pas à faire de la morale. Il doit être efficace. En revanche, les pilotes du système doivent être irréprochables sur le plan de l’éthique et de la morale. En l’occurrence, on commence à s’apercevoir que les pilotes du digital n’ont pas été toujours irréprochables.