Si tout le monde s’occupe du pouvoir d’achat des salariés et des retraités, qui s’occupe des chômeurs ?

Le pouvoir d’achat, oui, mais personne ne parle plus du chômage qui reste le cancer de la société. Les Gilets jaunes eux-mêmes n’en parlent pas.  

 

Le chômage de masse (9 % en moyenne nationale, 25% chez les moins de 30 ans) reste le cancer de la société française, or personne n’en parle plus. C’est assez extraordinaire. Tout se passe comme si le chômage en France était devenu un phénomène naturel, qui s’était inscrit dans le paysage. Les chômeurs étaient-ils sur les barrages routiers, personne ne le sait. Personne ne leur a donné la parole.

Les revendications portées par le mouvement des Gilets jaunes traduisent évidemment une véritable souffrance chez les travailleurs pauvres, les classes moyennes et les rentiers. Ce qui est très surprenant, c’est que les cahiers de doléances qui ont été écrits sur les barrages routiers font la liste des dysfonctionnements nombreux de la société française. Ca va du poids excessif des impôts et taxes au déficit de pouvoir d’achat, en passant par l’arrogance du président, l’incompétence de certains ministres, l’omniprésence de l’administration, le manque de transparence de la vie politique, l’avènement d’une autre république... La liste est longue, parfois contradictoire,  elle décrit le profond malaise de cette société issue de la mondialisation et de la modernité. 

Mais le plus curieux, le plus paradoxal, c’est que jamais il n‘a été question des chômeurs. Le chômage de masse est pourtant à l’origine de tous les maux de la société. C’est le chômage qui, au bout du compte, crée la misère matérielle et psychologique. C’est le chômage qui creuse les inégalités géographiques, c’est le chômage qui déchire le tissu social.

 

Or, si la réponse d’Emmanuel Macron permet d’éteindre l’incendie social, de calmer le climat explosif qui menaçait l'équilibre de la France entière et même si les mesures annoncées permettent de relancer à court terme, l’activité via le moteur de la consommation, le grand risque est, qu’en donnant satisfaction immédiate aux Gilets jaunes, on fabrique des chômeurs de plus dans deux ou trois ans.

C’est le risque majeur porté par un projet d’augmentation massive du SMIC. Si on augmente le Smic de 100 ou même 200 euros par mois, les smicards et tous les bas salaires seront contents, sauf que cet alourdissement des couts salariaux contribue mécaniquement à asphyxier les entreprises, où la composante main œuvre est très importante, et qui sont, de ce fait, les plus exposées à la concurrence. Augmenter le Smic de 10%, c’est l'assurance de créer 300 000 chômeurs de plus dans les deux ans qui viennent.

C’est la raison pour laquelle le président de la République a refusé l’augmentation des bas salaires au profit de primes mensuelles qui sont payées par l’Etat. L’administration travaille sur l’augmentation de la prime d’activité à tous les bas revenus. Les salariés la touchent mais l’entreprise ne l'intègre pas dans ses coûts.

Le gouvernement travaille aussi sur une formule qui passerait par l’impôt négatif. Le passage au prélèvement à la source donne un moyen très simple de caler, en bas de la feuille de paye, une ligne de plus qui pourrait indiquer le montant de l’impôt négatif versé au salarié en complément de son salaire.

Toutes ces formules visent à subventionner le travail pour permettre de sauver ces emplois.

Sinon, si on oblige l'entreprise à dépasser le prix de revient qui lui permet de rentrer sur son marché, l’entreprise saute (ou dépose son bilan) et transforme ses salariés en chômeurs.

Ce qui est étonnant, c’est que les Gilets jaunes sont assez indifférents à ce type de dysfonctionnements.

 

Mais, pour sortir de ce piège, il faut prendre conscience que la mondialisation impose une concurrence qui porte, un peu, sur la qualité des produits mais beaucoup sur les couts salariaux.  C’est le moins disant, le moins couteux qui dans la société moderne, gagne le marché. C’est d’autant plus vrai que le consommateur, qui est rationnel, ira lui aussi vers le moins cher au fur et à mesure que son pouvoir d’achat baisse. Les chaines d’hypermarchés vendent du pouvoir d’achat, en réalité, ils vendent à bas prix des produits importés.

 

Pour sortir de ce cercle infernal vers la pauvreté, il n’y a pas beaucoup de solutions. Il n’y en a que trois.

 

La première est de calmer la colère sociale en augmentant le pouvoir d’achat sans la faire peser sur l’exploitation de l’entreprise. Alors, ça passe par la prime d’activité, l’impôt négatif ou la baisse de charge, mais il faut absolument protéger la marge de manœuvre de l’entreprise. Emmanuel Macron a signé un chèque de 10 milliards d’euros payé par de la dette.  Il n‘avait pas d’autres choix.

 

La deuxième solution est d’élever en gamme le niveau des productions nationales. Et d’améliorer la compétitivité cout et surtout hors cout.  Les industries du luxe ou les fabricants de voitures haut de gamme n’ont pas de problème d’exploitation. Elles ont, dans leur prix, les moyens de payer leurs salariés, de financer leurs projets d’innovation et de développement. Mais pour élever le niveau de gamme dans l’ensemble du modèle, il faut beaucoup de flexibilité, de formation et de recherche. Il fallait donc maintenir le cap des réformes structurelles. Y compris sur le plan fiscal. Le président a sans doute eu raison de ne pas céder à ceux qui lui réclamaient de revenir sur l’ISF. Ce sont d’ailleurs les mêmes qui observent Donald Trump avec beaucoup de complaisance. Alors que les performances économiques de l’Amérique doivent surement plus au choc fiscal qu’il a provoqué en arrivant en faisant un cadeau gigantesque aux grandes entreprises US, qu‘à sa politique protectionniste.

 

La troisième solution sera sans aucun doute de changer le règlement de copropriété de l’Union européenne. Emmanuel Macron ne s’y est pas encore résolu. Mais là encore, les faits sont têtus. Les pays membres ont intérêt à harmoniser les conditions sociales et fiscales pour amortir la concurrence interne et s’entendre sur des mécanismes de protection contre les assauts venus de l’extérieur. Tout ce qui se passe en Europe sur le terrain politique peut contribuer au changement. Sinon, l’Europe va continuer à mal payer des travailleurs qui le supporteront de moins en moins, ou alors à fabriquer des chômeurs qu’il faudra indemniser.