Série de l’été : les grands inventeurs se racontent 
John Law : « La France m’a servi de laboratoire : j’ai inventé la banque et la planche à billets pour que l’Etat se finance. »

Dans cette série de l’été consacrée à l’histoire des plus grandes personnalités scientifiques, nous avons choisi de vous les présenter sous la forme d’interview. Interviews imaginaires évidemment mais pour le moins plausibles. Le plaisir du journaliste qui se fait plaisir en écrivant lui même les réponses a consisté aussi à ne pas trahir l’historien qui lui, fait parler les écrits, les témoignages et les documents. Donc que l’historien nous pardonne de quelques imprécisions. Notre intention est aussi noble que la sienne, faire connaître ceux qui ont changé le monde en profondeur par leur réflexion, leurs découvertes ou leur imagination. Après avoir rencontré Christophe Colomb, Louis Renault, après une visite chez Albert Einstein et dans la cuisine de Brillat-Savarin,nous rencontrons aujourd’hui John Law de Lauriston, économiste et financiier.

Père de la finance moderne, John Law n’est pas seulement crédité d’avoir inventé le billet de banque, il est aussi le premier banquier central de l’histoire de l’économie, celui qui a pensé avant tout le monde que le contrôle de la création monétaire pouvait être le soutien de l’économie. Le premier aussi, à avoir émis en France des actions, qui s’achetaient et se revendaient rue Quincampoix, la première bourse de Paris.

 

Né en Ecosse en 1671, d’un père banquier et châtelain, John Law de Lauriston a eu une vie tumultueuse. Argent, sexe, jeu, crime… Obligé de s'expatrier à cause d’une condamnation, il court l'Europe et acquiert une fortune colossale en usant de ses dons exceptionnels en mathématiques. Il joue aux jeux de hasard, et calcule à une vitesse lumière ses probabilités de gain. Cela lui met la puce à l’oreille, il est sûr de pouvoir utiliser ses compétences à des fins économiques. Il imagine alors tout un système de papier monnaie remplaçant l’or et contrôlable par l’Etat. Mais il faut tester ce nouveau système bancaire, la France lui tend alors les bras…

 

John Law, on va reprendre le fil de votre vie et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est digne d’un scénario de film d’aventure. Vous êtes plutôt bien né à Edimbourg, d’un père banquier et noble qui possédait plusieurs châteaux. Il vous a inculqué quelques mécanismes de banque mais il meurt tôt, vous n’avez que 17 ans. Vous allez alors à Londres où vous commencez à jouer aux jeux de hasard. Succès assuré du côté des femmes qui fréquentent ces lieux et adorent votre côté dandy. Malheureusement, tout l’héritage de votre père est rapidement dilapidé. « Quelle bêtise, vous dites-vous, les jeux de hasard ne sont qu’une question de mathématiques ». Vous êtes doué pour le calcul, alors vous étudiez les mathématiques. Ca devient facile et vous voilà multimillionnaire à ces mêmes jeux. Les cartes, les dés, le pharaon - l’ancêtre de la roulette. Vous gagnez à tout et votre nom circule. Mais à 23 ans, erreur de jeunesse, vous abattez un homme en duel. Condamnation à mort par pendaison, à laquelle vous échappez grâce à certains de vos amis qui arrangent, financièrement votre évasion. Vous êtes alors un fugitif, il vous faut quitter l’Angleterre pour Amsterdam et Venise, et la France où vous devenez la troisième personnalité la plus importante de l’Etat et où vous organisez la plus première faillite bancaire de l’histoire. Evidemment, à ce moment-là, il vous faut partir, vous vous réfugiez à Venise. 

Vous étiez protestant mais avez vécu toute votre vie avec une catholique, qui plus est mariée, vous avez eu deux enfants d’elle. 

On peut dire que la transgression, vous connaissez. Elle était nécessaire selon vous ?

John Law :Pour être un bon banquier certainement. Il faut étudier les mathématiques comme je l’ai fait, pour calculer les probabilités, mesurer les risques, mais il faut avoir de l’imagination pour se représenter des systèmes qui n’existent pas. Et de l’audace, pour les mettre en place.

J’ai vu mon père mener des opérations de spéculations de grande envergure. C’était risqué et c’était sophistiqué pour l’époque. J’ai eu le temps d’en comprendre les principaux mécanismes, mais pas tous les rouages, mon père étant mort quand j’ai eu 17 ans.

La finance telle qu’on la connaît a failli ne jamais voir le jour, puisqu’à 23 ans, vous avez été condamné à mort.

John Law :Oui, mais j’ai réussi à m’enfuir. De là, je suis allé à Amsterdam. C’est là que les affaires bancaires ont commencé à me monter au cerveau. Amsterdam était très avancée pour l’époque, elle avait une banque, des sociétés par actions.

Les mathématiques que j’avais étudiés pour réussir au jeu m’ont à ce moment-là été très utiles. A séduire, pour impressionner. A devenir riche au jeu, pour confirmer. Mais très vite, je me suis rendu compte que ça pouvait me servir à bien d’autres choses.  J’ai écrit un livre, Considérations sur le numéraire et le commerce, dans lequel je développe ma théorie. Contrairement à la pensée mercantiliste, je pensais que ce n’était pas la quantité de métaux qui fait la richesse d’une nation, mais plutôt l’abondance de la monnaie en circulation, qui favorise, le commerce, les échanges et l’investissement, par le crédit.

J’avais mis en place un système de création d’une monnaie fiduciaire. Pour moi, il fallait libérer la quantité de monnaie dans l’économie, la décupler et la contrôler aussi. Et ça passait par la dématérialisation de l’or pour du papier-monnaie. J’avais besoin d’expérimenter tout ça, je cherchais un moyen de tester cette invention à l’échelle d’un pays.

Et pourquoi avoir choisi la France ?

John Law : C’était une candidate idéale. En pleine crise à la fin du règne de Louis XIV, à qui j’avais demandé une audition et qui m’a envoyé sur les roses. Dommage. La France était en faillite tout simplement. Ruinée comme jamais, avec du chômage de masse, de la misère, voire même des pillages et des meurtres. 30 000 personnes avaient trouvé la mort au cours d’un hiver froid et cinglant. Louis XIV a ruiné la France, financièrement, oui, pour construire Versailles et pour financer ses campagnes militaires. La dette représentait dix années de recettes fiscales. Et dans les caisses, il n’y avait pas assez d’argent pour payer les intérêts de la dette. S’il m’avait écouté, nous aurions épongé cette dette plus tôt.

Et puis, le Royaume de France était l’un des seuls en Europe à ne pas posséder de banque, tout restait à faire.

Après la mort de Louis XIV, les choses se sont arrangées. Je connaissais déjà le duc d’Orléans, qui est devenu régent. Nous avions des passions communes, les femmes et le jeu. Lui jouait aussi très bien au tennis. J’ai su le convaincre, j’avais mon laboratoire grandeur nature, la France.  Le grand jeu pouvait commencer.

Votre système pour sauver la France, en quoi consistait-il ?

John Law :Il y avait deux choses. D’abord,  la Banque Générale, crée en 1716 et qui deviendra en 1718 la Banque Royale, a mis en circulation le papier monnaie, autrement dit le billet de banque contre des dépôts d’or et d’argent. Ces papiers avaient cours légal, c’était quand même beaucoup plus pratique que d’avoir à trimballer son sac d’or partout. 

Alors, comment j’ai résorbé la dette ? Et bien la deuxième chose, c’est que cette banque vend aussi des actions. En échange de titres du Trésor souscrits par des investisseurs, elle octroie des actions d’une grosse entreprise commerciale, la Compagnie des Indes. Ces bons du Trésor étaient dévalués puisque l’Etat ne payait déjà plus ses intérêts. Du coup, l’Etat français a alors récupéré, par la Banque royale, 100 millions de francs de dettes, il ne les devait plus puisqu’il les avait habilement retirer du marchés.

Sauf que les actions n’ont pas un cours fixe et la spéculation est apparue…

John Law : En fait, la Compagnie des Indes, qui a porté plusieurs noms dont celui de la Compagnie d’Occident ou du Mississipi, exploitait les territoires français situés en Amérique, aux Indes, en Chine. Elle avait de gros monopoles et promettait d’importants bénéfices basés sur les ressources de ces territoires. Tout le monde voulait une part de cette richesse, les actions se vendaient à l’envi, les listes de nouveaux acheteurs s’allongeaient. C’est la première bourse française : les gens venaient acheter des titres rue Quincampoix, au siège de la banque, attendaient un peu pour les revendre pour faire une affaire. La demande était sans cesse plus grande, de 500 livres à l’émission, certains titres se sont revendus 10 000 livres. Certains spéculateurs sont devenus riches, oui.

Vous-même étiez considéré comme l’homme le plus riche du monde à ce moment-là. Mais, à côté de ça, dans la vie de tous les jours, les prix augmentaient.

Le 17 juillet 1720, le système s’écroule. Il y a une émeute, rue Vivienne, dans le quartier de la banque, qui fait une quinzaine de morts. La Banque Royale ferme ses portes, elle fait banqueroute. On a appris, au fur et à mesure, que les terres françaises outre-Atlantique n’étaient pas un eldorado. Du coup le potentiel de l’entreprise s’effondre, le cours de l’action aussi. Les investisseurs exigent d’être remboursés, et en pièces d’or. Mais arguant du statut de banque privée, l’Etat ne remboursera pas les emprunteurs.

Vous êtes donc l’auteur d’une bulle spéculative sans précédent, les pauvres devenaient riches, et avant même de compter leurs sous, ce qu’ils possédaient ne valait plus rien. Votre invention a été un échec. Vous êtes bouté hors de France à cause de vos ennemis qui ont mis à mal le système, et vos billets sont brûlés en place publique. Est-ce que vous savez où était votre erreur ?

John Law : Je ne pense pas qu’il y ait eu d’erreurs, seulement une suite d’événements qui ont conduit à cet échec. Déjà, imaginez un écossais protestant occupant le troisième poste le plus important de l’Etat, celui de Contrôleur général des Finances, donc ministre des Finances dans une France catholique. Je ne partais pas avec un avantage! Ensuite, on m’a traité d’escroc, mais j’avais investi toutes mes économies personnelles dans cette banque. Vous ne faites pas ça quand vous ne croyez pas en votre entreprise. Je voulais faire de la France un pays prospère avec une économie nouvelle, mais on m’a mis des bâtons dans les roues car certains auraient peut-être eu beaucoup à perdre.

On avait bâti ce système de papier monnaie sur le fait que l’or ou l’argent déposé à la banque pouvait être à tout moment récupéré sur présentation de ce billet. Tout ce qui est nouveau suscite toujours de la méfiance, mais la base de la monnaie, la condition sine qua non de son existence, c’est la confiance. Nous avons instauré la confiance : les populations pouvaient payer leurs impôts grâce à ces papiers de monnaie, le régent lui-même avait déposé des réserves dans ma banque.

Nous, nous avions fait tourner la planche à billets, peut être un peu inconsciemment, c’est à dire que les papiers monnaie en circulation ne reflétaient pas vraiment ce qu’il y avait comme or dans les coffres. Le rapport était de 1/5ème  d’or par rapport à tous les billets qui avaient été mis en circulation. Le risque étant évidemment, que si tous les investisseurs venaient demander la convertibilité en or, nous n’étions pas capables d’honorer cette promesse. Le bruit s’est répandu et nos ennemis en ont profité pour faire ce qu’il ne fallait pas faire : venir chercher leur or.

Vous avez inventé le mécanisme de la planche à billets, qui existe encore aujourd’hui !

John Law : Oui, mais votre monnaie n’est pas directement convertible en or. Et la monnaie existe depuis suffisamment longtemps pour que vous ayez confiance en ce petit papier qui vaut de l’argent. Et cette confiance est quasiment aujourd’hui inébranlable. J’ai fait ce que personne n’avait encore réussi à faire, et le succès était proche. Beaucoup ont adopté l’étalon-or au cours du XIXème siècle. Puis, c’est devenu passé de mode. Aujourd’hui, les monnaies ne sont plus convertibles en or, mais les devises s’échangent, il y a un marché et c’est ce qui garantit la confiance.

 « Jamais la boîte de Pandore, n’enferma tant de maux divers, que la Banque en a fait éclore ». Ce sont les paroles d’une chanson satirique. Inutile de vous rappeler que vous avez été détesté de beaucoup de Français, comparé à un cochon, un diable ou un alchimiste qui essayait de transformer le papier en argent. 

John Law : Les gens ne se rendaient pas compte que j’avais inventé la monnaie qu’ils utiliseraient moins d’un siècle plus tard. Que le crédit serait la base de l’économie. J’ai eu peut-être un peu trop d’avance.

A Venise, vous rencontrez Montesquieu. Lui est philosophe, peut être capable de vous comprendre mais il vous en veut, il veut connaître votre vérité. Que lui dites-vous ?

John Law : Et il ne m’en voulait pas qu’un peu. Il m’avait qualifié de « risque-tout », « de fanfaron inconsistant tout droit sorti du monde des illusions » ou d’ « étranger », pour un homme qui a fait partie plus tard des Lumières, c’était être peu ouvert que de porter c genre de jugements. Il est venu m’interroger, lors de l’un de ses voyages. Je lui ai tout raconté, mes croyances, ce que j’avais bien fait, ce que j’aurais du mieux faire. Nous avons échangé et nous nous sommes souvent opposés. Lui critiquait l’instabilité sociale et le désordre, si les pauvres devenaient riches à la place des riches. Je lui rétorquais qu’il n’aimait pas la richesse et n’était pas prêt au changement, comme le peuple français. Mais c’était il y a presque 300 ans…