Série de l’été : les grands inventeurs se racontent
Louis Renault : «L’automobile, j‘en ai fait une industrie de masse. J’ai été injurié, menacé, mais voyez-vous Renault a pourtant retrouvé une position de leader»

Dans cette série de l’été consacrée à l’histoire des plus grandes personnalités scientifiques, nous avons choisi de vous les présenter sous la forme d’interview. Interviews imaginaires évidemment mais pour le moins plausibles. Le plaisir du journaliste qui se fait plaisir en écrivant lui même les réponses a consisté aussi à ne pas trahir l’historien qui lui, fait parler les écrits, les témoignages et les documents. Donc que l’historien nous pardonne de quelques imprécisions. Notre intention est aussi noble que la sienne, faire connaître ceux qui ont changé le monde en profondeur par leur réflexion, leurs découvertes ou leur imagination. Après avoir rencontré Jean-Anthelme Brillat-Savarin et Léonard De Vinci, peintre génial de la Renaissance Gutenberg, l’inventeur de l’imprimerie et tant d’autres, c’est Louis Renault qui nous raconte son fabuleux destin. 

L’histoire de Louis Renault, le fondateur du groupe mondial qui porte son nom, est incroyable. C’est sûrement une des plus passionnantes de toutes les histoires d’entreprises françaises. Imaginez une vieille dame, Renault, presque centenaire, qui aurait réussi à occuper le devant de la scène, politique, sociale, industrielle de ce pays pendant plus d’un siècle. En ayant failli mourir 10 fois, 20 fois. Elle est aujourd'hui bien plus en forme qu’avant la crise financière qui vient de balayer la planète. Renault s'est donné l’ambition et les moyens de devenir le premier constructeur mondial de voitures, en s’alliant avec Nissan, tout en misant sur la voiture électrique.

 

Tout cela dépasse et de loin le projet de Louis Renault, mais sans son inventivité  rien n’aurait été possible. 

L’automobile c’est une invention magique. Un capital de technologie conjugué à des trésors de passion. L’automobile a façonné la vie quotidienne, professionnelle, et sociale des hommes, des femmes sur la planète toute entière. Mais Renault c'est beaucoup plus qu'un constructeur automobile. C’est devenu un drapeau, un symbole. C’est un morceau de la France. 

Louis Renault a oublié parfois cette dimension-là et il l’a payé de sa vie et de sa liberté. Par ses erreurs de stratégie, et son ego surdimensionné, Louis Renault a tout perdu. Son entreprise et sa fortune. 

L’entreprise, elle, a survécu à trois républiques, à deux guerres mondiales, ses voitures ont roulé dans le monde entier. Entre les luttes ouvrières et les compromis historiques, Renault a aussi écrit les principaux chapitres du modèle social français. Les dates qui jalonnent l’histoire de Renault, de Louis le fondateur comme de son entreprise,  se confondent avec les grandes dates de l’histoire de France. 1914, 1929, 1936. 1940, l’Occupation, 1958, la Vème République, le général De Gaulle, mai 1968. 

 

Louis Renault, si vous aviez à raconter l’origine de cette histoire, vous retiendriez quoi ?

Louis Renault : Cette petite cabane de jardin où tout commence. Dans le jardin de mes parents à la campagne. A Boulogne. Quand je suis né en 1877, Napoléon III venait de mourir. Mes parents s’étaient  enrichis dans le commerce du textile. Nous habitions à Paris dans les beaux quartiers et nous possédions aussi une propriété à Boulogne-Billancourt. Boulogne à l’époque, c’est la campagne chic et chère. J’ai deux frères, Marcel et Fernand et deux soeurs. Mon père est très absent, absorbé par ses affaires. Ma mère est un peu bigote, dit-on. Et moi, comme je suis le  plus jeune, je fatigue tout le monde. 

Une anecdote qui va vous amuser, une anecdote de cour de lycée, à Condorcet, où je ne suis pas très assidu mais où j’ai pourtant eu le temps de croiser un garçon que je retrouverai plus tard. Ce garçon est bien plus travailleur que moi et a un nom bizarre. Il appartient à une famille d’origine juive ashkénaze qui a quitté les Pays-Bas, pour se réfugier à Paris. Il s’appelle, vous allez rire, André Citroën. Citroën parce que son arrière-grand-père vendait des agrumes dans les rues d’Amsterdam. C’est du moins ce qu’il racontait. Je n’ai prêté aucune attention à ce garçon à l’époque. Mais je l’ai retrouvé sur ma route et il m’a bien challengé comme vous diriez maintenant. 

Alors, à cette époque, qu’est-ce qui vous passionnait ?

Louis Renault : L‘école m’ennuyait et dès que je pouvais, je séchais le lycée pour m‘enfermer dans cette petite cabane. Ce qui me passionnait, c’était la mécanique.

Et à 20 ans, je décide de bricoler le tricycle De-Dion-Bouton que mon père avait acheté. Je voulais le transformer en voiturette. Pour ce faire, j’installe 4 roues, un volant et je vais bricoler un truc très nouveau, un système de transmission directe pour remplacer les courroies et les chaines. Je pensais que le rendement serait meilleur. A ce moment là, il y a un ami de mon père qui veut essayer l’engin du coté de Montmartre, là où il habite. Montmartre, forcément ça monte beaucoup. Les cochers hésitent à s'y rendre, les chevaux souffrent trop. C’était un 24 décembre, en 1898. Je m’en souviens comme si c’était hier. Ce soir-là, avec cet ami, nous grimpons la rue Lepic. L’engin y est parvenu une fois, puis deux, puis trois. A 50 km/h. C’était un exploit. C’était tellement extraordinaire que tout Paris se précipitait pour voir la voiturette. 

Ce soir là, je vais prendre 12 commandes de cette voiturette. En février 1899, deux mois après l'aventure de la rue Lepic, est née la société Renault Frères à Boulogne Billancourt, car mes frères, évidemment, sont de la partie.

Et vous, vous êtes installé à quel endroit, avec quel argent ? 

Louis Renault : A deux pas de l’ancienne cabane du jardin. Ces premières automobiles sont vendues très chères, aussi chères que le prix d’une Ferrari. Environ 3 000 francs de l’époque ça représenterait aujourd’hui entre 150 et 200 000 euros. C’était du grand luxe. 

Mais vous n’étiez pas le premier sur le marché. Au début du siècle, il y a déjà 200 constructeurs en France, il y en a partout, qui bricolent et assemblent, au fond d’un garage. Mais il y en a surtout trois qui émergent et dont on parle beaucoup, Panhard, Peugeot et De-Dion-Bouton. 

Louis Renault : Oui mais moi, dans la jungle de cette industrie naissante, j’ai une carte que les autres n’ont pas, c’est cette fameuse boite de vitesse à prise directe. Et pour grossir et se développer, il faut que je la fasse connaitre. Et c’est là que je vais participer à des courses de vitesses. 

Avec mon frère Marcel, nous devenons, le dimanche, pilotes de course. La première course automobile qu’on va gagner est aussi la plus célèbre de l’époque. Paris-Trouville, un an tout juste après la rue Lepic en 1899. Deauville, Trouville depuis Napoléon III, le duc de Morny, Marcel Proust lui-même, tout le monde y va. J’ai voulu prouver que mes voiturettes étaient les plus rapides et les plus solides. A partir de 1900, moi Louis Renault, 23 ans, produit des voitures qui gagnent sur toutes les routes de France mais Marcel mon frère ainé, se tue en voiture. C’est le drame, la catastrophe. J’abandonne la course, je passe le volant à des pilotes professionnels. Mais je m’installe véritablement dans le fauteuil de chef d’entreprise, pour la développer. Pour élargir le marché, il fallait pouvoir baisser le prix des voitures. Il fallait allonger les séries. 

Vous avez essayé de construire des taxis aussi à cette époque. 

Louis Renault :Oui, je me suis dit qu’on pourrait produire des taxis parce qu'il faudra bien un jour remplacer toutes ces voitures à cheval. Pour faire céder le lobby des cochers qui ont peur de perdre leur job, je fais construire une voiture simple et confortable que les cochers, sans formation particulière, pourraient conduire. A partir de 1906, je gagne des appels d’offre lancés par les compagnies de cochers et les grandes villes. Les taxis envahissent le paysage urbain. Ce sont ces mêmes taxis qui seront réquisitionnés avec leur chauffeur pour transporter les troupes françaises sur le front de la Marne au début de la guerre de 14. 

En 1913, un an avant la première guerre mondiale, vous fabriquez plus de 4000 véhicules et pas seulement des taxis ? 

Louis Renault : Exact, on a sorti  toute une gamme de voitures mais aussi, à la demande du gouvernement, de Clemenceau lui-même, je me suis mis à fabriquer des armes, des munitions et des moteurs d’avions militaires. Et plus tard, ce fameux char d’assaut, les Renault FT-17, des chars très légers et très rapides et qui donneront la victoire à la France contre les allemands. 

Vous allez sortir de la guerre 1914-18 en héros, très riche. Vous débordez d’ambitions, vous vous affirmez capable de produire tout ce qui roule, ou bouge. Vous allez donc fabriquer des voitures, des autocars, des autorails et du matériel agricole. Vous vivez   comme un grand bourgeois mais vous préservez farouchement sa vie privée. On sait peu de choses…

Louis Renault : A quoi bon, ce qui intéresse, ce sont les voitures et cette usine où tout semblait possible. Les envies et les besoins étaient immenses. A la fin de la guerre, j’ai épousé la fille d’un notaire fortuné de Paris. Christiane Boullaire. Nous avons un fils. Cette femme a été exemplaire. Nous nous partageons entre l’appartement de Paris, le domaine de la Batelerie à Herqueville en Normandie et la maison de mes beaux-parents aux îles Chausey. Un endroit que j’aime beaucoup. Sinon, je passe le plus clair de mon temps dans mon bureau près de l’usine de Billancourt quand je ne voyage pas à l’étranger pour voir ce qui se fait ailleurs. 

Vos amis disent qu'à l’époque, vous êtes moins présent, vous descendez moins souvent dans les ateliers de fabrication. Pour vos premiers ouvriers qui vous adoraient, vous devenez plus  brutal, hautain, autoritaire. Votre femme elle-même s’en plaint

Louis Renault : C’est vrai mais j‘étais inquiet. L’usine était devenue trop grosse et je manquais de collaborateurs.  La concurrence se faisait rude. Et cette concurrence, ce n’est ni Peugeot, ni Panhard que j’avais maintenant dépassés, c’était une entreprise aux chevrons, une entreprise que je n’ai pas vu venir

En fait, le petit André au nom bizarre que vous snobiez  au lycée Condorcet, André Citroën a fait son chemin. Il a fait Polytechnique, puis il a installé son atelier quai de Javel, en face ou presque de Boulogne Billancourt. Finalement, c’est un peu la Silicon Valley de l’époque. Ce qui est insupportable pour vous, c’est que les voitures « Citroën » sont devenues à la mode, à Paris. Et il vous nargue. On raconte qu’en 1925, André, sur un coup de génie, loue la tour Eiffel avec le droit d’utiliser une fois par semaine, la face nord pour y inscrire son nom en lettres lumineuses. Le premier jour, la presse du monde entier va relayer cet évènement. Le nom de Citroën éclaire ainsi le ciel de Paris. Pendant dix ans, vous qui habitez au Trocadéro, vous verrez tous les dimanches soirs en vous couchant le nom de votre adversaire scintiller. 

Louis Renault : C’était assez insupportable. Je ne connaissais pas les gens de la tour Eiffel. Mais c’est du passé. André Citroën avait le génie de la com, je le reconnais, mais moi, j’avais le génie de la mécanique. Je vais reprendre la main en me recentrant sur ce qui a fait mon succès : l’automobile. Je vais miser cette fois sur des voitures haut de gamme pour restaurer l’image et je vais créer un réseau de ventes, exclusif. 

Mais surtout  vous allez bâtir un nouvel outil de production.Sur l’ile Seguin. C’est la plus importante et la plus moderne de France. En 1929, elle compte jusqu’à 20 000 salariés. 

Louis Renault : C’était extraordinaire, j’en étais très fier. Je l’ai posée sur la Seine comme un vaisseau amiral pour bien montrer que nous dominions cette industrie aux portes de la capitale. Je vais d’ailleurs inviter André Citroën, mon voisin, à visiter ce joyau d’organisation industrielle. Je n’avais pas de rancune, vous voyez.

Pas de rancune parce que vous savez bien que vous alliez l’impressionner. À la fin de la visite, André Citroën n’en peut plus. Humilié, vexé, lui, le polytechnicien, l’industriel courtisé, va commettre une erreur qui sera fatale : il décide de lancer la construction d’une usine encore plus grande, encore plus à l’avant-garde que celle de Renault, sur les terrains de Javel, de l’autre coté de la Seine avec un bureau au dernier étage qui devait lui permettra de surveiller le vôtre.

Louis Renault : Fatal comme vous dites. Cette usine de Javel provoquera sa perte : trop grande, trop chère. Sa banque le lâche. C’est là qu’il va traverser des temps durs. La famille Michelin, qui n’a pas été payée des pneumatiques fournis depuis plus d’un an, met la main sur son entreprise et le pauvre André Citroën meurt le 3 juillet 1935, ruiné. J’avais perdu mon frère ennemi, mais je continuais de surveiller l’impact de la crise. Le climat social violent. Lors des grandes grèves de 1936, nos 20 000 salariés sont à la pointe du combat. Et moi, j’ai été obligé de céder aux exigences syndicales, qui sont appuyées par le gouvernement du Front populaire. Les conquêtes sociales sont très importantes mais la rupture avec le patronat est profonde. J’ai été injurié, menacé, mais voyez-vous Renault a pourtant retrouvé une position de leader. Sauf que la guerre approche.

Vous avez senti cette guerre arriver ? 

Louis Renault : Oui, mais je n’en suis pas partisan, évidemment. Je refuse de participer à l’effort de guerre qui a pourtant fait ma fortune en 1914. Je défends au contraire une entente franco-allemande pour éviter un conflit armé. 

Vous avez expliqué que vous ne vouliez plus fabriquer de matériel militaire, mais des voitures pour le peuple, comme Ford aux Etats-Unis ou Volkswagen en Allemagne. Mais on entre là dans la partie sombre de votre vie, Louis Renault. Les historiens, divergent sur l’interprétation de votre attitude. 

D‘abord, on vous connaissait des amitiés et des relations avec les milieux d’extrême droite et en plus vous aviez rencontré le chancelier allemand à plusieurs reprises... 

Louis Renault : J’avais des amis allemands, oui. J’ai rencontré Adolf Hitler 3 fois avant la guerre. C’est connu et public. Une première fois à la chancellerie du Reich, le 21 février 1935, pour parler de la Coccinelle. Mais il n’y a pas de photos. Je l’ai rencontré à nouveau en 1938 et en 1939 au salon de Berlin. Là, il y a des photos. En 1939, le chancelier passe devant le stand Renault et il est venu serrer la main des personnels qui étaient sur le stand, dont moi. Le salon avait lieu en février, la guerre a commencé en septembre 1939, voilà tout.

Et en 1940, la France est occupée par les allemands, les usines Renault sont réquisitionnées. A la Libération, vous vous défendez de ce procès en collaboration, mais on a du mal à croire que vous n’étiez pas au courant. Voilà que certains de vos amis deviennent encombrants, on dit que Pierre Drieu la Rochelle, écrivain d’extrême droite, fréquentait la maison Renault et qu’il fréquentait aussi beaucoup votre femme. En 1944, le 1er octobre, vous êtes arrêté comme collaborateur et enfermé à Fresnes. 

Louis Renault :Pas de commentaire. Ce que je sais c’est que ma femme, Christiane Renault,  viendra me visiter chaque jour du 3 au 10 octobre. Le 11 octobre, elle ne pourra plus m’approcher. Ce qui se passe après, je regrette mais je l’ignore. 

 

 

En fait, son mari est malade, lui dit-on. Il a été transporté à l’hôpital St Jean de Dieu. Une infirmière témoignera que le 20 octobre, elle lui a découvert des ecchymoses à la nuque. Louis Renault a le teint très pale, les yeux hagards, il bafouille et il demande « Et l’usine ? L’usine ? » A deux reprises. Ce sont ses derniers mots. On apprendra que Louis Renault est mort le 24 octobre 1944, à 67 ans. 

Est-il mort de la maladie qui l’affectait ? A-t-il été assassiné pour éviter un procès qui aurait pu gêner beaucoup de monde à Paris ? Toujours est-il que sa disparition et son rôle exact pendant l’Occupation resteront un mystère d’Etat. 

 

A l’usine comme il disait, cet empire qu’il avait constitué, les syndicats si puissants et tous les personnels auront du mal à assumer cette histoire très lourde. Encore aujourd'hui, on évite d’en parler. 50 plus tard, Louis Schweitzer a essayé de tourner la page, mais ça avait été compliqué. 

A la Libération, l’usine est saisie par le gouvernement provisoire et nationalisée le 15 janvier 1945. Le Général de Gaulle en fait un exemple, la société Renault Frères est devenue la régie nationale des usines Renault.

 

Cette interview écrite par Jean- Marc Sylvestre a fait l’objet d’un film produit et diffusé par BFM Business en 2014. Un document vidéo que vous pouvez retrouver sur Youtube ou en cliquant sur le lien suivant :

https://vimeo.com/126467436