Routes de la soie, réciprocité, chasse aux copies et délais de paiement... Xi Jinping veut installer l’entente cordiale avec des Européens de plus en plus allergiques aux ambitions mondialistes de la Chine

Le président chinois ne quittera pas Paris avec le soutien des Européens. L’entente cordiale qu’il espère a laissé la place à une défiance lucide. 

Xi Jinping n’est pas arrivé à Paris avec le projet de tisser des liens d’amitiés avec les Européens, le président chinois n’est pas naïf, il espère seulement un soutien ou une neutralité bienveillante dans son bras de fer avec Donald Trump. Pas sur qu’il y parvienne parce que tout indique que les Européens se sont réveillés face aux ambitions hégémoniques de la Chine.

Tout se passe comme si Xi Jinping, le président Chinois, avait choisi de revenir en Europe pour se trouver des soutiens dans le conflit assez inextricable qui l’oppose à l’Amérique de Donald Trump. Après l’Espagne et le Portugal fin 2018, il a donc choisi cette fois-ci de visiter la France et l’Italie, parce que ces deux pays sont membres fondateurs de l’Union européenne et membres de l’Otan et du G7. Le président chinois n’est donc pas venu par hasard. Il espère peut-être que les dirigeants européens pourront l’appuyer dans son bras de fer... Il se trompe.

Les membres de l’Union européenne ne sont certes pas un modèle de solidarité et de cohérence, mais ça n’est pas pour autant qu’ils apporteront leur appui à la Chine dans son conflit avec Washington.

La relation entre les Chinois et Européens est loin d’être claire et bienveillante. Les conflits violemment ouverts par Donald Trump sont aussi latents avec les Européens, sauf que les Européens ont du mal à formuler une réponse commune et forte aux positions chinoises, mais ils se réveillent.

Les mésententes sont à la fois politiques, économiques, technologiques et sociétales.

Pour avoir plus de poids politique, Emmanuel Macron a invité mardi, Angela Merkel, la chancelière allemande et Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne à se joindre à lui pour recevoir Xi Jinping, ce qui n’était pas forcément prévu et voulu par le président chinois et son entourage.

Une stratégie défensive vis-à-vis de Pékin, « le rival systémique », est donc en train de s’écrire et sera présentée officiellement lors du sommet UE-Chine, le 9 avril prochain.

La Chine peut-elle être moins arrogante face à ses interlocuteurs européens ? C’est ce que les trois jours de visite officielle en France vont permettre de vérifier.  

Les dossiers chauds qui font débat avec la Chine et qui méritent des clarifications voire un compromis sont principalement rassemblées dans trois grandes familles de problèmes.

 

1° Problèmes institutionnels avec le non respect des règles de l’OMC.  L‘admission de la Chine dans l’organisation mondiale du commerce à partir de 2001 a accéléré le processus de globalisation de l’économie. Les pays émergents en ont beaucoup profité pour sortir leur population du sous- développement. La Chine a pu, à partir de ses faibles coûts de main d’œuvre, devenir l’usine du monde occidental. Pareillement, les Chinois ont accumulé, grâce à leurs exportations, des excédents financiers qui leur ont permis d’investir à l’étranger. L’Occident, de son côté, a pu accroitre sa consommation, mais l’Occident a aussi perdu une partie de ses industries entrainant des difficultés sociales liées au chômage de masse. Le problème dans ce phénomène de globalisation est que la Chine, qui aurait dû ouvrir son marché aux produits et services occidentaux, ne l’a pas fait.

Le débat qui s’est ouvert sur le rôle et l’emprise d’une entreprise comme Huawei entre dans ce problème plus vaste de la réciprocité non respectée.  Pékin a freiné l’application du principe de réciprocité, d’où un déséquilibre grandissant dans les échanges. C’est ce déséquilibre qu’il faut réduire. Il faut le réduire sur les normes, sur les accès aux marchés, sur les financements.

 

2° Problèmes macro-économiques : la réouverture des routes de la soie. Les Chinois ont depuis quelques années redécouvert l’intérêt de recouvrir les célèbres et mythiques routes de la soie. En bref, développer des axes de communication directs entre la Chine et l’Occident par voie terrestre (route et rail) ou voie maritime. Ces routes de la soie ont en principe pour objet de développer les échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident et pour les Chinois, de contrôler toute la chaine, de la production dans leurs ateliers à la distribution dans les magasins occidentaux.

Cette réouverture et ce développement des routes de la soie posent une série de problème qui inquiètent l’Occident.

D’abord, l’Occident cherche à contrôler et maitriser les flux d’exportations chinoises. L’urgence n’est donc pas de faciliter les échanges mais de les rééquilibrer. Obtenir de la Chine que chaque fois qu‘elle vend pour 10 euros en Occident, elle puisse acheter pour le même montant sous forme d’importations.

Ensuite, ces routes de la soie vont traverser beaucoup de nations qui, après avoir été gouvernées pendant un siècle par l‘URSS, ne cherchent pas spécialement à passer sous influence chinoise. Or, ces routes de la soie vont faire circuler la richesse comme le système cardiaque assure la circulation du sang dans le corps humain.

Enfin, ces routes de la soie vont aussi permettre à la Chine de prendre le contrôle de la mer de Chine. D’où le projet de prendre le contrôle de nombreux ilots situés dans la mer de Chine et d’y installer des bases militaires pour protéger les routes maritimes. C’est du moins ce qu‘expliquent les Chinois, mais qui ne convainc absolument pas, ni les Américains, ni les Anglais (qui ont régné sur cette mer pendant un siècle), ni les pays membres de l’Union européenne. En bref, ces routes vont au mieux renforcer la puissance commerciale des Chinois, au pire leur permettre de mettre en place des infrastructures militaires. Dans tous les cas de figure, les Occidentaux peuvent s’en inquiéter.

 

 

Le 3ème type de questions porte sur la micro-économie. Il s’agit de normaliser les relations économiques et financières entre les entreprises européennes et leur partenaires chinois. Au delà des manquements aux règles et obligations fixées par l’Organisation Mondiale du Commerce, la majorité des entreprises qui travaillent avec les Chinois se plaignent des disfonctionnements quotidiens et qui sont imputables au manque de professionnalisme. Ça va de la qualité des produits non conformes aux cahiers des charges, des délais de livraison, en passant par le non respect des normes sanitaires ou l’impossibilité de garantir la traçabilité des produits.
Mais depuis l’accélération de la mondialisation, les chefs d’entreprise ont multiplié les plaintes et les procédures contre les copies frauduleuses, et le vol de process ou de technologie. C’est vrai dans tous les secteurs, dans le textile et l’automobile, l’agroalimentaire et les nouvelles technologies.

Autre problème, et plus nouveau celui-là, celui des délais de paiement. La Coface, l’entreprise française d’assurance-crédit, vient de dénoncer l’allongement inquiétant des délais de paiements de la part des clients chinois. En 2018, 62 % des entreprises chinoises ont connu des retards de paiement. Le délai de paiement moyen est passé de 76 jours en 2017 à 86 jours en 2018. Pour la Coface, c’est le ralentissement de l'activité en Chine qui provoque ce comportement. « Après une période de croissance soutenue, il semble que les vents contraires structurels inévitables rattrapent enfin l'économie chinoise », écrit Coface dans son Enquête 2019 sur les comportements de paiement des entreprises en Chine.

Pour s'adapter à une croissance de 6,6 %, les entreprises ont donc allongé les délais de paiement afin de pouvoir maintenir leur niveau d'activité.

Phénomène inquiétant, la part des retards de paiement « très longs » (plus de 180 jours) est passée de 47 % en 2017 à 55 % en 2018. Elles s’exercent principalement dans la construction, l’automobile et les technologies de l'information et de la communication. « D'expérience, écrit la Coface, 80 % des retards ce type ne sont jamais payés ».

Le cabinet Arc spécialisé dans le recouvrement de créances a également noté une augmentation des difficultés de paiement de la part des pays émergents et notamment en provenance de la Chine. « C’est très certainement imputable au ralentissement de l’activité, explique Denis Le Bossé, président du cabinet Arc, mais c’est aussi imputable à l’état du système juridique chinois qui rend les procédures très compliques et très aléatoires »

La question est évidemment de savoir comment l’entreprise peut se défendre contre de tels disfonctionnements parce qu’on est loin, en Chine, de la transparence dont les relations entre clients et fournisseurs sont assorties en France. Pour Denis Le bossé, une seule solution : « c’est avant de traiter avec les partenaires chinois que nous conseillons à nos clients de prendre leur précaution et veiller à la qualité du client, sa solvabilité, son éthique, son sérieux, ses partenaires ... Mais c’est parfois plus difficile qu’en Europe. Dans ce contexte très tendu, nous conseillons d’exiger des acomptes significatifs avant de réaliser la prestation pour les clients non garantis par un assureur crédit, lequel n’assure que les clients solvables »

Denis Le Bossé, qui a quelques expériences en la matière conseille aussi « d’anticiper tout litige en prévoyant de le délocaliser le cas échéant. L’insertion dans le contrat d’une clause attributive de juridiction en faveur des tribunaux français et l’application du droit français permettront de retirer le litige lié aux délais de paiement aux juridictions chinoises. »

Pour le monde des affaires, c’est un vrai problème. La confiance n’est pas toujours au rendez vous. Alors, les grandes entreprises sont équipées pour assumer ce type de négociation, mais les petites et les moyennes sont perdantes. Elles sont mal équipées et souvent très seules. Contrairement aux entreprises allemandes qui chassent en meute.