Qui peut provoquer la mort de Renault-Nissan ? Les Japonais, la bourse ou l'Etat francais qui a lâché Carlos Ghosn

Alors que Carlos Ghosn crie au complot et s’explique, que les boursiers lâchent le titre et que l’Etat français fait le service minimum, les Japonais, eux, lancent une rumeur de divorce et repoussent les ambitions de fusion. Ca prouve en tout cas que la France et le Japon n’ont pas la même définition du protectionnisme.  

Carlos Ghosn se dit victime d’un complot fomenté par les Japonais pour l’éliminer de la tête de Nissan et empêcher tout projet de fusion. Les marchés financiers semblent défendre la même thèse puisque le titre de Renault n’arrête pas de dégringoler, au plus bas depuis 2013 et -27% en un an quand le CAC a fait une année à +25%. Alors, il y a certes un effet de conjoncture qui pèse sur l’ensemble des constructeurs automobiles, mais le Financial Times explique aussi que Renault est handicapé sérieusement par les incertitudes sur l’évolution stratégique de son alliance avec Nissan. Le quotidien va jusqu'à émettre l’hypothèse que la fusion entre Renault et Nissan ne pourra pas se faire et que les Japonais font tout pour reprendre les commandes de leur groupe et se séparer du Français. 

Que le Japon ait le souci de protéger ses actifs industriels est parfaitement légitime, mais que le Japon utilise des pratiques judiciaires un peu violentes qui ne respectent pas les droitz de la défense suscite évidemment des questions.  

Mais ce qui pose encore plus de questions, c’est que la France ne défend pas ses propres actifs industriels avec peut être la même vigueur. 

« Monsieur Ghosn, avez-vous l’impression d‘avoir été lâché par le gouvernement français? »  Carlos Ghosn hésite, ne répond pas vraiment, il rappelle seulement que « la thèse officielle française a été de considérer que je devais bénéficier de la présomption d’innocence, tout en faisant un clin d’œil pour dire qu’il n’y avait pas de fumée sans feu ».  Tout est dit ou presque.

 

Dans une de ses premières interventions publiques après sa fuite rocambolesque du Japon, Carlos Ghosn n’y a pas été de main morte en désignant les responsables de son cauchemar. Des hauts responsables de Nissan, dont le Directeur général Hiroto Saikawa oui, mais les responsables sont aussi à chercher du côté de la justice, en « collusion » avec Nissan, et même,  parmi le gouvernement japonais. Mais il a plutôt épargné la France, la direction de Renault comme les locataires de Bercy ... pour l’instant. 

 

L’ancien dirigeant sait bien que l’industrie automobile est, en France comme au Japon, une histoire de fierté nationale. Qu’avec Renault-Nissan, il a créé un géant capable d’affronter la mondialisation. Mais un géant déséquilibré : Nissan vendant plus de voitures (1,5 millions de plus), Renault, étant lui beaucoup plus rentable que l’autre (6,3% de marge opérationnelle en 2018 contre 3,7% pour Nissan). Puis chez Renault, il y a toujours eu la présence de cet actionnaire un peu spécial, un peu trop encombrant : l’Etat, représenté par Emmanuel Macron, que Carlos Ghosn, comme beaucoup d’autres hommes politiques, ne porte pas beaucoup dans son cœur.

Est-ce parce que les deux hommes ont tous les deux une haute idée d’eux-mêmes et que l’un, PDG de Renault Nissan avait, en 2014, refusé de rencontrer un « simple conseiller » de François Hollande, qui était alors Emmanuel Macron?

Reste que le jeune conseiller devient en 2015 ministre de l’Economie et qu’il reprend le dossier Renault à Bercy.

 

Premier acte, en 2015. Emmanuel Macron voulait que l’Etat pèse au sein de Renault. Pourquoi? Lui-même aura du mal à le justifier. Il a, en tout cas pour cela, augmenté la part de Renault (il était monté de 15 à 20%) – en attendant de peser plus lourd dans le capital de Renault grâce au droit de vote double.

Le droit de vote double était attribué pour certains actionnaires, en général ceux qui accompagnent l’entreprise sur du long terme. Dans la loi Florange de 2014, il est prévu que deux droits de vote sont accordés pour une action détenue depuis plus de deux ans, si l’investisseur en fait la demande. C’est exactement ce qu’a fait l’Etat auprès de Renault en 2016, dès qu’il en a eu le droit, ce qui a amené l’Etat à avoir jusqu’à 26% des droits de vote. Ce que cherchait à faire Macron, c’était d’obtenir une minorité de blocage à l’Assemblée générale. Peser assez lourd pour bloquer certaines décisions. Nissan ne disposait lui d’aucun droit de vote, malgré 15% du capital.

C’est ce qui a irrité les Japonais. Hiroto Saikawa, à la direction de Nissan, l’avait écrit au conseil d’administration de Renault en 2015. « La gouvernance de Renault, et en conséquence l’autonomie du management de Renault, qui ont été la base de la confiance (dans) l’alliance, seront sensiblement affectées ». Très clairement, si l’Etat a une minorité de blocage chez Renault, Renault n’est plus autonome dans ses décisions et cela rompt le contrat de confiance de l’alliance.

Si l’Etat Français est en mesure de contrôler et bloquer Renault, il contrôle alors Nissan, car Renault détient 43% de Nissan.


Carlos Ghosn aurait pendant cette période, tenté de jouer le médiateur : expliquer la présence de l’Etat français aux Japonais. Tout en ayant un horizon plus défini : celle de la réunion des deux entreprises, non pas vers une fusion, comme PSA et Fiat Chrysler. Le scénario privilégié, qu’il a révélé lors de la conférence de presse, était celui d’une holding de tête, une entreprise créée au-dessus de Renault et de Nissan.

 

Deuxième acte, Nissan contre-attaque. Mais en se « débarrassant » de Carlos Ghosn, selon ses mêmes mots, avec l’aide des procureurs et même de certains membres de l’administration japonaise selon la thèse du complot avancée par Carlos Ghosn, le Japon se protège de cette perte de souveraineté. 

Et depuis qu’il est hors de fonction, les dispositions prises à l’encontre de Renault sont très sévères et empêchent tout bon fonctionnement de l’Alliance. Ainsi, même si le constructeur est présent au conseil d’administration de Nissan, aucun membre présent au nom de Renault ne peut s’opposer à une mesure proposée. Renault a perdu sa liberté sur l’exercice de son droit de vote chez Nissan. Plus grave, quand Jean-Dominique Senard s’est rendu à Tokyo pour relancer le projet de fusion, il s’est fait éconduire. Aujourd’hui, il n’y a plus un seul Français dans les directions de Nissan. Or, Renault détient encore 40% du capital de Nissan, c’est le plus gros actionnaire de Nissan.