Pour les chefs d’entreprise, la grande leçon du XXIème siècle : les consommateurs et les investisseurs ont beaucoup plus de pouvoir que le peuple

Alors que les responsables politiques ne jurent que par « la volonté des peuples », les chefs d’entreprises considèrent que ce sont les consommateurs- investisseurs qui mènent le monde... 

Alors que les mouvements populistes expliquent leur succès relatif par l’écoute qu’ils ont du peuple, beaucoup de chefs d’entreprise - qu’ils dirigent des grandes ou des petites entreprises - ont acquis la conviction que la difficulté des responsables politiques provient de leur incapacité à écouter les consommateurs qui sont aussi des salariés et des investisseurs.

La mondialisation et ses violences, ses dysfonctionnements aussi - n’ont pas réveillé les peuples en les repoussant à l'intérieur de leurs frontières. La mondialisation et le progrès technologique ont réveillé le consommateur qui est aussi salarié et investisseur.

Curieusement, les responsables politiques mènent leur campagne électorale avec une offre politique qui ignore totalement que le peuple auquel ils s’adressent se compose d’abord de consommateurs-salariés-investisseurs. Les principaux candidats aux élections européennes nous parlent d’une gestion technique des institutions européennes, des risques de l’immigration, des critères de Maastricht, de la nécessité d’une gestion budgétaire rigoureuse et éventuellement de la nécessité de rétablir des frontières et des régulations. Très bien. Mais en ne se préoccupant que de ces aspects-là, aspects de pouvoir, de macro-économie et de souveraineté, les responsables politiques ont échoué et leurs électeurs se sont évidemment éloignés. Donc les politiques pensent qu‘en se rapprochant du peuple, ils vont regagner la confiance des électeurs. Donald Trump a été élu grâce à une marge de gens déclassés et découragés par  les délocalisations industrielles, mais depuis son élection, il a considérablement élargi son assise politique en s’attirant les bonnes grâces des milieux financiers et d’affaires et d’une grande partie de l’électorat modéré, y compris des démocrates qui reconnaissent que le personnage est insupportable mais efficace pour le plus grand nombre.

Du coté des Britanniques, le peuple a voté à une courte majorité pour un Brexit, sauf qu’il s’aperçoit maintenant que son élite politique est incapable d’assumer ce vote et de gérer la situation. Parce que le Brexit n’était pas la clef pour sortir de l‘ennui, c’était la liberté de consommer, de travailler et d’investir. Le Brexit ne changera pas tout l’écosystème comme une baguette magique.

En Europe, les peuples sont sur le mode rejet des institutions mais personne n’imagine sérieusement que cette élection conduira à l’éclatement de l'Union européenne.

En clair, les responsable politiques - compte tenu de tout ce qu’il s’est passé, de l'élection de Donald Trump aux gilets jaunes - sont convaincus qu’il faut redonner la parole au peuple, l’écoute, le consulter... Alors que ces mêmes responsables sont foncièrement attachés à la démocratie représentative, ils savent que toutes les formes de démocratie directe aboutissent à des systèmes ingouvernables, prérévolutionnaires qui engendrent des contre-révolutions fondées sur l’ordre. L’histoire est passée avec son cortège de crises et de désastres.

En clair, les responsables politiques foncent tête baissée dans la démagogie en espérant ne pas disparaître dans la chasses aux élites qui ne manquera pas de s’organiser.

 

Ces catégories d’acteurs socio-économiques sont fondamentalement mues par le désir de consommer, par le besoin de travailler et en tant qu’investisseur, par la conviction qu’ils doivent s’assurer contre les aléas de la vie. Il faut que ces trois motivations cohabitent et trouvent à s’appliquer.

Le logiciel du consommateur, du salarié et de l’investisseur est complètement étranger aux applications que lui proposent aujourd’hui les politiques.

Le consommateur veut pouvoir consommer correctement et librement. Les entreprises ont appris à concevoir une offre de consommation qui peut correspondre à cette demande. Si la demande du consommateur est de consommer bio ou équitable, les entreprises sont à même de satisfaire cette demande. Si le consommateur veut du digital parce que le digital change et facilite sa vie, il trouvera une offre digitale. C’est ainsi que depuis une dizaine d’années, le consommateur a modifié l’équilibre des fonctions de production, en demandant certes des produits moins chers (fabriqués de facto et en partie par les pays émergents), mais en demandant aussi des produits à haute valeur ajoutée (produits de luxe ou techniquement sophistiqués) et fabriqués dans des conditions équitables.

Enfin, c’est le consommateur qui impose aujourd’hui une prise de conscience des dangers que court la planète, qui exige des mesures de protection de l’environnement et de lutte contre le réchauffement climatique. Le politique court après.

Le salarié, lui, veut pouvoir travailler en fonction de sa formation dans des entreprises qui donnent un sens à son travail et qui lui permettent de vivre décemment et surtout de financer ses choix de consommateur. Le politique court après. Il n’a aucune prise sur ces dossiers. Il fait croire qu’il sera capable de distribuer du pouvoir d’achat, mais il n’en a pas les moyens, sauf à crédit. C’est l’entreprise, lieu de création de richesses, qui peut distribuer du pouvoir d’achat.

Quant à l’épargnant investisseur, il cherche à s’assurer des risques du futur, c’est à dire principalement sa retraite. Il veut que son investissement soit socialement responsable et c’est la raison pour laquelle les fonds d’investissement sont aussi vigilants sur la nature et la gouvernance des entreprises où ils s’engagent. Le politique n’a jamais compris le rôle d’un fonds de capitalisation.

Il est évident que ces moteurs qui agissent sur le consommateur, salarié ou l’épargnant retraité sont très loin des discours et des préoccupations des élites politiques.

Les consommateurs se moquent à juste titre des dissertations sur la mondialisation et son impact, tout comme de l’organisation de l’Union européenne. Ce que l’on sait, c’est que ces moteurs fonctionnent dans l'Europe toute entière et même dans tout l'Occident. Le monde développé mange en gros de la même façon, roule dans les mêmes voitures, utilise des smartphones dont les fonctions sont identiques. Le monde développé se retrouve sur Facebook et Google et part en vacances dans des endroits semblables. Il existe très peu de différence de vie entre des jeunes Allemands, Italiens ou Français. Ils écoutent les mêmes musiques, ils dansent et s’habillent selon les mêmes codes. Ils sont tous Européens. Et s‘ils vont voyager en Amérique, ils ne se sentiront guère étrangers.

Il y a plus de différence entre deux générations d’un même pays qu’entre deux habitants du même âge de deux Etats différents.

C’est très étonnant, mais les hommes politiques qui font campagne ne semblent pas avoir compris ce phénomène. La mondialisation combinée aux moyens digitaux a unifié les modes de vie.

Alors il reste des différences certes, des inégalités sociales, des identités régionales, mais exactement comme il existe des différences entre le New yorkais riche et arrogant et l’ingénieur développeur de San Francisco.

Le monde politique qui se dit européen n’a pas intégré ces interconnections. Plus grave, le monde politique a scotché ses électeurs sur des territoires ou des circonscriptions, par une politique de logement très archaïque et des équipements collectifs très clivants entre les métropoles sur habitées et les régions périphériques déclassées. Mais ce phénomène existe partout.

En France comme en Espagne, en Italie comme en Allemagne.

 

En fait, les seuls acteurs qui ont dans l’ensemble compris ces phénomènes sont les chefs d’entreprise. Ils ont pris le train de la mondialisation parce que leurs clients, sans demander d’autorisation, avaient pris le chemin de la mondialisation. Ils ont installé des usines au loin parce que les produits fabriqués coutaient ainsi moins chers à leurs clients... etc.

Les chefs d’entreprises intelligents ont suivi leurs consommateurs en leur présentant une offre désirable, ils ont fidélisé leurs salariés en leur apportant un statut et une rémunération décente, ils ont attiré les investisseurs épargnants en leur servant ce dont ils avaient besoin. Un rendement et une sécurité pour l’avenir et l’assurance qu‘au-delà du rendement financier, leur investissement pouvait être utile à la collectivité.

 

Plutôt que d’accompagner cette évolution et de favoriser le travail des chefs d’entreprise, la majorité des responsables politiques ont considéré les chefs d’entreprises comme des ennemis de classe, des riches seulement capables de couvrir les frais généraux de l’administration. Ce faisant, ils ont perdu le soutien des consommateurs, salariés et investisseurs.

Le parti gagnant des élections européennes sera le parti de l’abstention. Pas seulement en France mais partout en Europe... Sauf peut-être en Belgique car  le vote y est obligatoire.