Les vraies raisons pour lesquelles Bruno Le Maire estime que « l’euro n’a jamais été aussi menacé ».

Bruno Le Maire redoute une crise grave de l’euro. Or, les marchés ne bougent pas et tous les experts de la monnaie s’interrogent sur les raisons de « cette prédiction de catastrophe ». 

Si le ministre de l’économie de la deuxième puissance économique de l’Union européenne, qui est aussi la 5e puissance mondiale, membre fondateur de la monnaie unique et co-gérant-partenaire clef de la Banque centrale européenne  affirme haut et fort que l’euro est au bord d’une crise grave, que la monnaie unique n’a jamais été aussi menacée, il doit forcément être écouté.

Bruno Le Maire n‘est pas un amateur, il a fait des études (l’ENA), il a une carrière importante dans les milieux d’affaires et les milieux européens. Bref, c’est un type sérieux, toujours prêt à regretter que les hommes politiques ne parlent pas toujours en pleine responsabilité, c’est un homme sobre, ennemi des fake news. Un homme entouré par des experts et des compétences reconnues par le monde entier.

Donc logiquement, si ce que dit Bruno Le Maire correspond à la réalité, ça aurait dû immédiatement provoquer la panique des marchés et suscité moult commentaires de la part des autorités monétaires.

La phrase de Bruno Le Maire n’a suscité aucune réaction des marchés, les taux d’intérêt, qui sont un des marqueurs clef de la bonne santé d’une monnaie, n’ont pas bougé d’un millimètre et la France continue de pouvoir emprunter des tonnes de milliards d’euros à un prix qui ne transpire aucune inquiétude.

Pour finir, la Banque centrale de l’Union Européenne n’a pas relevé alors que c’est directement de son ressort. Mario Draghi, le président de la BCE, n’a pas cillé, tout juste un léger sourire du bout des yeux qui laisse transparaitre un sarcasme toute en finesse, comme savent le faire les Italiens.

Bref, le propos de Bruno Le Maire ne correspondait à aucune réalité immédiate : l'euro se porte plutôt bien, il représente 20% des moyens de paiement du commerce mondial, et actuellement, les sondages réalisés dans l'Union européenne, qui s‘avèrent pourtant très eurosceptiques, révèlent que dans aucun pays de la zone euro, les peuples veulent sortir de l’euro, aucun candidat sérieux n’a mis à son programme la sortie de l’euro. Certains en parlent, mais aucun n’a de plan précis ou de projet structuré. Y compris en Italie où Salvini, qui s’était fait élire avec cette promesse de sortir de l’euro, a retiré ce projet une fois arrivé au pouvoir, y compris en France, où Marine le Pen a cessé d’en parler. Les eurosceptiques veulent tout changer en Europe. Tout, sauf la monnaie unique.

 

Alors pourquoi Bruno Le Maire voit-il l’euro au bord de l’implosion ? Trois hypothèses.

 

La première, la plus probable, c’est que, devant des sondages qui mettent la liste de Marine Le Pen en tête, les membres du gouvernement s’affolent un peu. Dans les deux jours qui précèdent un scrutin à risque, tout est bon pour faire peur et ramener les électeurs dans le cercle de la raison. Le problème, c’est que le ministre de l’économie décrédibilise sa parole. Il descend au niveau de la démagogie la plus vulgaire dont il a souvent fustigé les pratiquants. C’est absurde et ridicule.

 

La deuxième hypothèse, c’est qu'il a des éléments pour étayer un probable scénario de crise, mais dans ce cas-là, les experts du monde financier le sauraient et auraient déjà réagi. Dans un sens ou dans l’autre. Alors les experts n’excluent pas une nouvelle crise, mais parce que la crise fait partie du fonctionnement de l’économie mondialisée. Le mouvement cyclique inhérent à l’économie fait qu’il y aura une nouvelle crise d’ajustement, ou même structurelle. Mais quand et où ? Personne ne le sait. Le monde est même très bien armé, pour tuer dans l‘œuf toute crise ou en amortir les effets. La crise de 2008 restera très exceptionnelle. Quelques experts, dont c’est le métier, nous prédisent chaque mois que le monde a une chance sur deux de traverser une crise. Ils ne se trompent jamais, et pour cause. Une chance sur deux !  Mais ces experts n’ont aucune utilité, sauf de vendre de l’anxiété aux petites gens. Comme ils sont nombreux à le croire, ils gagnent beaucoup d’argent à annoncer la crise.

 

La troisième hypothèse est beaucoup plus plausible. Sur la base d’études récentes et nombreuse, Bruno Le Maire a sans doute voulu dire que l’euro a beaucoup d’ennemis, beaucoup d’adversaires qui œuvrent à sa perte.

A l’intérieur de l'Union européenne, tous ceux qui prêchent pour une sortie de la zone euro, font le lit de ceux qui spéculent. Le Brexit profitera avant tout aux financiers. Beaucoup de spéculateurs sont prêts à jouer beaucoup d’argent sur une crise de l'euro, un peu comme Georges Sorgos l’a fait à plusieurs reprises dans sa carrière. Certains considèrent que l’état d’endettement dans les pays de la zone euro est tel que nous ne sommes pas à l’abri d’un risque de défaut dans une banque de l’Union européenne, en Allemagne, et surtout en Italie. C’est la raison pour laquelle les banques européennes sont parmi les plus sécurisées du monde. Bruno Le Maire a d’ailleurs participé au renforcement des ratios de solvabilité qui sont beaucoup, plus lourds à supporter que dans les banques anglo-saxonnes qui ont été progressivement dérégulées pour leur faciliter le travail et exercer une concurrence qui peut paraître déloyale.

Par ailleurs, et ça n’est un secret pour personne, des grands pays dans le monde rêvent de voir l’euro disparaître. A commencer par les Etats-Unis qui considèrent l'euro comme le principal concurrent du dollar. Donald Trump cherche  à déstabiliser l’Europe, oui parce qu‘il cherche à affaiblir l‘euro. Les Américains ont toujours œuvré contre la monnaie européenne. Les grands producteurs de pétrole ou de gaz ont toujours travaillé en dollars. Quant aux Chinois, ils commencent tout juste à pratiquer l’euro, mais leur besoin de recyclage de leurs excédents monétaires est tel que c’est en dollars qu’ils travaillent.

Dernier point, mais Bruno Le Maire n‘en a pas parlé. La guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis commencent à peser selon l’OCDE, sur la croissance mondiale. Il est évident que si le ralentissement de l'activité se confirmait, nous risquerions une crise de liquidité aussi grave qu’en 2008. Et dans ce cas, l’Europe et l’euro ne seraient pas épargnés.