Les quatre vérités sur la situation économique en Guyane

Diplômée de l'Essec, Aude Kersulec est journaliste, specialiste de la banque et des questions monétaires. Elle est chroniqueuse économique et blogueuse.

Alors que le collectif guyanais qui mène les négociations promet de durcir le mouvement, les revendications des grévistes restent floues. Le gouvernement, qui commence à répondre aux demandes des bloqueurs, se retrouve dans l’embarras : celui de promettre une enveloppe de quelques milliards d’euros d’aides étalées dans le temps, mais dont il n’est pas sûr qu’elle sera respectée par le prochain gouvernement

Des demandes de plusieurs milliards d’un côté, une délégation de ministres arrivés puis repartis de la région sans dénouement, que penser de l’actualité qui secoue le territoire ultramarin. Quatre questions à se poser sur la situation économique de la Guyane aujourd’hui :

 

1. Comment se justifie la demande de 3,1 milliards d’euros du collectif à la tête du mouvement ?

La principale revendication est une demande d’investissements publics, car les infrastructures n’ont pas suivi le dynamisme démographique local. Si la Guyane est un des départements les moins peuplés de France, 250 000 habitants en moyenne, le taux de croissance de la population est, lui, plus élevé qu’ailleurs. Ainsi, une femme y a en moyenne 3,5 enfants (1,9 en métropole). La population a doublé depuis les années 90, face aussi aux mouvements d’immigration venant des pays voisins du Surinam et du Brésil.

La conséquence est que la Guyane se retrouve sous dotée en écoles et en lycées, alors même qu’il est temps de miser sur l’éducation de cette population extrêmement jeune. Les hôpitaux sont eux en décrépitude, le sénateur de Guyane Georges Patient les ayant lui-même qualifiés de « mouroirs ».

Enfin, l’insécurité explose en Guyane. Le taux d’homicide est de 17,2 pour 100 000 habitants, 14 fois plus élevé qu’en métropole. Le nombre de vols avec violence est aussi en nette augmentation. C’est le département de France le plus meurtrier par rapport à son nombre d’habitants, et les Guyanais demandent des moyens supplémentaires en forces de police et en équipements.

 

2. Le secteur spatial suffit-il à faire marcher l’économie de la Guyane ?

Quand on regarde la composition de la richesse du département, clairement non. La Guyane, à l’image d’autres collectivités d’outre-mer, est largement dépendante des transferts de l’Etat.

Le PIB de la Guyane est issu en grande partie de financements publics, à hauteur de 40% - contre 16% pour le spatial, deuxième poste de richesses.  On y retrouve des transferts de solidarité, des financements de secteur public et les salaires de fonctionnaires. 

Pour le reste, tout tourne autour de Kourou et du secteur spatial. C’est l’activité marchande du département la plus développée, elle fournit 15% des emplois. A coté de ça, les autres secteurs sont largement sous exploités.

L’agriculture représente une taille minime par rapport aux ressources de la région, qui contrairement aux autres DOM-TOM  françaises, n’est pas une île. Alors que le territoire est couvert en grande partie par la forêt amazonienne, faisant du bois une ressource abondante, la Guyane n’est pas autosuffisante et la balance commerciale est déficitaire pour tous les produits. Ce qui veut dire qu’elle importe beaucoup, dont une grande part d’agroalimentaire, payant même ces produits jusqu’à 40% plus cher qu’en métropole. Les cultures de riz ou de sucre y sont trop peu développées en comparaison à l’agriculture du Surinam ou du Brésil. 

L’or est lui aussi sous-utilisé. Alors même que le secteur aurifère a un fort potentiel à l’international. Aujourd’hui, l’exportation d’or guyanais se mesure à 1,5 tonnes, pour un potentiel de 15 à 20 tonnes par an selon l’association interprofessionnelle Or’kidé. 500 emplois aujourd’hui, contre un potentiel de 3000. L’exploitation est même en baisse, dans les années 2000, 6,7 tonnes d’or étaient exportées. Ces chiffres vont complètement à l’encontre de la conjoncture de ce métal, l’or continuant d’être très demandé à l’international. 

 

3. Quelle dépendance de la Guyane par rapport à l’Etat ?

Les DOM-TOM ont souvent la mauvaise réputation de coûter cher aux finances de l’Etat. 

D’abord, dans l’emploi, le secteur public est prédominant, avec un actif sur 3 qui est fonctionnaire, largement au dessus de la moyenne nationale. L’Etat fournit plus de la moitié de la masse salariale, les fonctionnaires, grâce à des primes, font partie des salariés les mieux payés du département. 

Ensuite, du côté social, la pauvreté étant plus grande et le chômage plus important encore qu’ailleurs (22% dans le département), les bénéficiaires des minimas sociaux (RSA et CMU) y sont 3 fois plus nombreux que dans le reste de la France.

Enfin, une dépendance alimentaire, avec une grande part d’importations de biens de première nécessité. Le secteur agricole n’a jamais été assez développé en Guyane pour assurer l’autosuffisance. « Avec le maraîchage, nous produisons 80 % de la consommation locale, mais en ce qui concerne l’élevage bovin, seulement 20 %. Et pour le poulet de chair, 0,1 % ! » selon Christian Epailly, président de la FDSEA Guyane (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles). Cette dépendance amène des coûts de transports non négligeables, ce qui rend la vie très chère en Guyane, faisant monter le prix d’un kilo de tomates venant du continent à plus d’une dizaine d’euros.

 

4. Quelle politique pour le développement économique de la Guyane ?

Pour l’instant, la Guyane vit sous perfusion publique, incapable de créer sa propre richesse. 

En fait, toutes ces questions amènent vers une même conclusion, la même qui prévaut d’ailleurs pour la métropole : développer une politique de l’offre et soutenir l’emploi marchand, profiter des nombreuses ressources et investir dans les entreprises pour qu’elles créent elles-mêmes des emplois.

Des transferts publics dirigés vers l’investissement privé. Les nombreux transferts publics de la métropole en direction du secteur public sont néfastes au développement économique. Car, avec une pauvreté qui concerne plus de 40% de la population, l’emploi public est vu comme le Graal. Les fonctionnaires sont les mieux payés et assurent un certain niveau de consommation qui dopent les prix locaux, sans qu’il n’y ait de marché local donc de compétition. 

Tout cela décourage l’initiative privée, l’investissement et la création d’emplois productifs. Les créations d'entreprises y sont moins nombreuses qu’ailleurs. Il faut s’atteler à diriger les subventions vers ceux qui veulent entreprendre avec des aides à la création d’entreprises.

Libéraliser certains secteurs. L’or et l’agriculture certes. Mais aussi l’immobilier. En Guyane, plus de 90% du foncier appartient à l’Etat. C’est cette indisponibilité et cette opacité autour du foncier qui freinent l’installation d’agriculteurs ou le développement touristique.

Trop pauvre par rapport à son parent français, trop riche par rapport à ses voisins, la Guyane apparaît en décalage. D’où le fait que les Guyanais réclament, à juste titre son décollage. 

Le défi maintenant est de ne pas verser d’argent public sans objectif, comme cela peut être facilement la solution pour dénouer une grève. Mais de diversifier les sources de revenus en misant sur les secteurs productifs, développer une économie plus autonome par rapport à la métropole et plus semblable à celle de ses voisins sud-américains, dont les échanges commerciaux sont meilleurs alors même que le niveau de vie n’est pas aussi élevé qu’en Guyane.