Le feuilleton de l'été

Les héritiers Dassault, de père en fils, la succession est toujours une question taboue

Donald Trump, la tête en l’air, admiratif, le 14 juillet. Au dessus de lui, un défilé d’avions  Rafale et Mirage de l’armée de l’air française, les meilleurs avions du monde, disent les chauvins. Le prestige de la France, technologique et militaire, survole les Champs-Elysées et le président américain. Le prestige d’une famille aussi. Car les avions sont estampillés Dassault. 

 

Dessiner des avions. D’un rêve d’enfant, Marcel Dassault en a fait sa fortune.  Le type a toujours voulu s’amuser. Et en s’amusant, il s’est enrichi. La famille Dassault a longtemps été la première fortune de France, celle d’un empire industriel, bâti sur la volonté d’une France capable de se défendre et de rayonner dans le monde. Mais comme dans beaucoup de familles, il y a des sujets à ne pas aborder. Serge Dassault a 92 ans, son père est parti à 94 ans. Entre coups d’éclat et scandales, portrait de la famille.

Aujourd’hui, les Dassault ont un peu perdu dans le classement des fortunes, ils ne sont plus premiers, mais à la tête de la 5ème fortune de France, estimée à plus de 21 milliards d’euros. Selon challenges. Surtout aujourd’hui, Marcel, celui qui a tout créé, est parti depuis une trentaine d’années. Il a laissé derrière lui un empire industriel : des avions de chasse et d’affaires, Dassault Systèmes pour le numérique, des titres de presse ou Artcurial, la maison de vente aux enchères. Dassault, c’est un beau bijou qui brille encore.

Dassault Aviations a vendu des Rafale pour la première fois en 2016, 84 commandes de cet avion militaire dernier cri, pour 3 pays : l’Egypte, l’Inde et le Qatar. Bonne nouvelle car la vente d‘un avion Dassault profite à l’ensemble de l’industrie de l’aéronautique français, la société ne produisant en réalité qu’une part minoritaire de l’avion. Alors Dassault, c’est encore un peu l’Etat français, mais seulement par le biais de la participation d’Airbus, qui détient moins de 10% du capital, une participation en baisse, l’avionneur ayant préféré se désengager. Mais c’est surtout une famille, qui détient plus de 60% du capital et 70% des droits de vote.

 

Beaucoup espéraient reconnaitre Marcel en Serge : le fils a pris les rênes de l’entreprise à la mort du patriarche, en 1986 et l’a fait évoluer. Mais si Marcel avait un véritable talent pour faire décoller des avions, et les vendre, Serge a géré l’empire certes mais il a ete au centre de quelques scandales retentissants. En fait, il n en a cure.

Marcel, c’est le môme qui a toujours fait ce qu’il voulait, sauf que le môme, lui , il avait une passion :  L’aviation. Alors il gribouille des avions sur un coin de table, ces avions qui, un jour, deviendront réalité, avec le Mirage, l’Ouragan, l’Etendard ou encore le Falcon. Son père est médecin et sa mère, héritière d’une fortune de l’Empire ottoman, ça aide dans la vie quand on a des rêves plein la tête. Marcel entre à l’Ecole Supérieure d’aéronautique. Ingénieur mobilisé pendant la Première guerre mondiale, il se fait connaître auprès de l’armée de l’air. Avec des copains d’école, ils réalisent un petit avion de chasse. On est en 1918, l’Etat leur en commande 1000 exemplaires. Oui mais, le temps que la société soit créée, nous sommes le 11 novembre. Fin de la guerre, fin du contrat, qui n’aura pas eu le temps d’être honoré.

Pendant dix ans, plus rien ne se passe du côté de l’aviation. Jusqu’au début des années 30 où le Ministère de l’air va de nouveau passer des commandes à la société de Marcel. Il créé en 1936, à déjà plus de 40 ans, sa société d’aéronautique, la SAAMB – Société Anonyme des Avions de Marcel Bloch. Bloch, oui, c’est son nom de famille, d’origine juive. Alors, jusqu’aux années 40, ça va être la course à l’armement et à l’équipement. Les avions Bloch sont des références, mais lui, Marcel, va devenir une cible pour l’Allemagne et le gouvernement de Vichy, il est alors détenu en prison. En 1944, la Gestapo, ne parvenant pas à lui faire livrer ses secrets de fabrication, s’en mêle et l’envoie à Buchenwald, le plus grand camp de concentration. Il y restera huit mois et sera sauvé par des copains, membres du Parti Communiste français, qui ont compris que sauver Marcel, c’était sauver une entreprise française. Marcel leur vouera une éternelle gratitude et fera depuis, chaque année, des subventions à la presse communiste. On aide ses amis avec ce qu’on a, lui a de l’argent.

La guerre a changé l’homme. Il ne veut plus entendre son nom de famille, il préfère s’en choisir un nouveau, un nom qui lui posera moins de problème, on ne sait jamais si la guerre revient. C’est le nom de Dassault qui est retenu. Plusieurs explications sont valables. Un certain monsieur Dassault, un auvergnat, qui lui serait venu en aide pendant la guerre, en lui confiant sa carte d’identité pour passer les contrôles de police. Mais on dit aussi que ça vient de char d’assaut, pour rester dans le thème de la guerre. En tout cas, Marcel Bloch devient Marcel Dassault en 1949 et deuxième surprise, il se convertit au catholicisme, convaincu par son bras droit, le général Pierre Guilain de Bénouville.

 

Puis, il revient à la tête de sa société et ça marche. Il exporte aux Etats-Unis, en Australie. Vient le Falcon, le petit avion d’affaires. Autre succès, mais Marcel a déjà largement diversifié ses activités. En fait, il a envie de s’amuser encore plus, lui qui trouve le monde si dur.

Marcel est un ami de toujours de la famille Chirac. D’ailleurs, la politique, ça le titille. Il voudrait bien en faire, alors il devient sénateur, puis député de l’Oise. Il achète un journal pour faire la promotion des artistes qu’il aime bien. Jours de France, c’est le journal qu’on trouve dans les salons de coiffure, le Gala de l’époque. Il y parle un peu de politique, mais fait attention à ce qu’on n’en dise jamais trop de mal, on ne sait jamais.

Enfin, c’est anecdotique, mais Marcel Dassault a été producteur de cinéma. Pas des productions à la Luc Besson, mais déjà des films qui ont eu leur petit succès : La Boum avec la petite Sophie Marceau ou encore L’as des as qui fera exploser Jean-Paul Belmondo. Marcel Dassault fabrique des avions, mais son hobby, c’est aussi de fabriquer des stars de cinéma.  Aux cotés de Marcel Julian avec qui il s’est lié d’amitié. Il s’essaiera à l’écriture des scénarios aussi.

Avions, presse, politique, cinéma, ça fait beaucoup pour un seul homme.. Cela dit, tout se tient, aurait-il pu se targuer. Pour faire du cinéma, il faut de l’argent, pour cela il faut vendre des avions. Il faut alors gagner des commandes publiques, et pour l’y aider faire de la politique. Pour gagner en politique, il vaut mieux avoir un journal. Telle est l’équation miracle Dassault.

En fait, l’argent n’est pas son moteur. Le gamin voulait être heureux. Dessiner des avions qui volent, c’est gratifiant, même si ceux-ci sont destinés à la guerre. Lui dira qu’il contribue à la défense de son pays, question de sémantique. Il a acheté un hôtel particulier en bas de l’avenue des Champs Elysées, un peu pour railler Marcel Bleustein, le publiciste qui en avait acquis un du côté de l’Etoile. Le Marcel d’en haut et le Marcel d’en bas, deux amis qui se jalousaient, mais se respectaient.

Vue comme ça, la vie de Marcel Dassault est réussie. Il est touche-à-tout et se débrouille dans pas mal de chose. C’est un homme reconnu, aimé de ses salariés – il a l’image d’un patron social qui accorde par exemple, en 1935, une semaine de congés payés à ses employés, un an avant le Front populaire. Il y a une chose qu’il n’a pas réussie,

pas préparée, c’est sa succession. Il échappe à la nationalisation en 1981, en cédant une part du capital, quand même. Histoire de relations déjà, d’une vieille amitié avec François Mitterrand sans doute, qui cynique lui aussi, considérait que Dassault dépendait déjà assez de l’Etat, qui décidait ou non des commandes militaires. Les Dassault se sont toujours bien entendu avec le pouvoir.

La succession, il n’a pas voulu y penser, n’en a pas parlé à ses fils, Claude et Serge. Mais il n’a pas non plus repéré d’homme extérieur à la famille pour prendre le relais.

 

Du coup, à sa mort, c’est Serge, son cadet, qui s’autoproclame Directeur Général.  Alors il est entré dans l’entreprise familiale il y a plus en 30 ans, il y a négocié des contrats de vente, dirigé des filiales, notamment Dassault Electronique. Il est, comme son père, dans les coulisses du pouvoir et de la politique, avec des mandats locaux du côté de Corbeil-Essonnes. Et puis, il est diplômé de Supaero, comme son père, mais aussi de Polytechnique. Cette légitimité qui impressionnait son père certes, mais qu’officiellement celui-ci trouvait normale, presque banale.

Serge considère lui qu’il a fait ses preuves. Longtemps dans l’ombre d’un père, qui ne lui aura surement pas donné tout l’amour paternel, Serge s’engage sur les mêmes terrains que lui. Lui aussi s’offrira son journal. Il rachète le Figaro au groupe Hersant en 2004. Il devient sénateur en 2004, mais ne briguera jamais le mandat de député. Il faut dire qu’il est assez embêté par les affaires de corruption et d’achats de voix. Lâché par les Républicains, le mouvement En Marche ! lui a refoulé sa candidature en mai 2017. La politique est moins tendre et plus transparente qu’autrefois, du temps où Marcel organisait des loteries pour ses administrés, et que le premier prix était une voiture.

 

Serge Dassault n’a pas la même aura que son père. Celle d’un génie et d’un bienfaiteur, pour qui la France retiendra son souffle quand Madeleine, la bien-aimée de Marcel, se fera kidnappée le temps d’un weekend en 1964. Non, Serge Dassault a l’image d’un industriel qui a fait ce qu’il a pu à la tête de sa société, d’un politique un peu magouillard, comme beaucoup d’autres.

Mais il y a une chose qu’il a faite différemment de son père, c’est qu’il a su passer le flambeau opérationnel de la société.

De Dassault Aviations d’abord, le joyau de son père, à Charles Edelstenne en 2000, qui fut un véritable bras droit, puis à Eric Trappier en 2013. Depuis, Eric Trappier fait le job, il a vendu des Rafale pour la première fois à l’Inde fin 2016, c’est tout ce qu’on lui demandait.

A Charles Edelstenne, maintenant atteint par la limite d’âge pour présider Dassault Aviations, est revenue la Direction Générale du Groupe Marcel Dassault, la holding familiale. La place que les quatre enfants de Serge ont tant convoitée.

Alors, où sont-ils ? Olivier, le plus diplômé des deux, celui qui s’était déjà proclamé successeur légitime, est président du Conseil de surveillance du Groupe Marcel Dassault. Laurent, lui, en est Directeur Général Délégué, tout comme Thierry. Enfin, la fille de Serge, Marie-Hélène, est Directrice de la communication et du mécénat du groupe.

Des places de choix, mais pas la place du roi. Comme pour Marcel, aucun des enfants de Serge n’est prêt à prendre les rênes. Pas encore, d’après ses propres mots. L’histoire se répète, chez les Dassault.

 

Une histoire racontée et écrite par Aude Kersulec. Tous droits réservés à Jmsprod.

 Pour aller plus loin, un film diffusé sur Arte racontant la vie de l’industriel :

Marcel Dassault, l’homme au pardessus