Le Brexit va permettre à l’Angleterre de revenir au libéralisme sans contrainte. L’Union européenne va devoir démontrer que sa logique est de protéger ses peuples.

La mise en place du Brexit avec ou sans accord de coopération va surtout permettre aux Britanniques de s’affranchir des contraintes de l‘harmonisation voulue par l’Union européenne. 

Trois jours après le sommet de Salzbourg, Theresa May est rentrée à Londres avec la conviction que son compromis sera accepté par le négociateur européen mais qu’elle aurait beaucoup de mal à trouver une majorité pour le voter. Le parti travailliste est en miettes et votera contre cet accord. Le Labor party était plutôt pro-européen, donc contre le Brexit, mais il est incapable de dégager un courant d’opinion qui se serait imposé. Il va chercher à pousser l’idée d’un nouveau referendum, mais il n’y parviendra pas. 

Du côté conservateur, les fractures sont béantes entre les partisans d’un Brexit dur (hard Brexit) emmenés par le tonitruant Boris Johnson et ses fans, et ceux qui seraient enclins au compromis pour éviter de plonger dans l’inconnu de la séparation. 

Dans tous les cas, Theresa May aura du mal à sauver son poste d’ici au mois de mars.

 

Si cette affaire du Brexit a pris une telle ampleur, c’est que son fondement politique rejoint les fondamentaux culturels de la Grande Bretagne. « La Grande Bretagne est une île et le restera du moins dans ses têtes, disait le général de Gaulle, tunnel sous la manche ou pas ». L’Angleterre est le pays où le libéralisme économique et financier est né. L‘Angleterre est le pays d’Europe qui n’a jamais adhéré au projet de l’Union européenne qui consistait à construire un vaste ensemble politique uni par une seule monnaie, une seule ambition et protégée par un modèle social généreux. 

L‘Angleterre est un pays où on pense que le progrès ne sort que de la confrontation des rapports de force. Le conflit est générateur de progrès. 

L‘Europe de Bruxelles, au contraire, s’est construite sur l’idée que le progrès n’était généré le plus souvent qu’à l’issue d’un compromis ; d’oùle succès des politiques sociales-libérales.

Cynisme de l’autre côté du Channel, naïveté de ce côté-ci ? Peut être ! Mais on ne change pas l’histoire. On essaie de la comprendre. 

Sans rentrer dans le détail de cette histoire, l’Angleterre s’est construite à l‘international. Sur toutes les mers du globe. La Grande Bretagne n’est pas une nation, c’est un Empire qui a régné sur tous les continents. La langue anglaise est d’ailleurs devenue la langue de la mondialisation.

Au lendemain de la guerre, la Grande Bretagne s’est reconstruite dans le giron des vainqueurs en essayant de ne pas trop se lier politiquement avec eux. Un projet honorable mais sans autre ambition que de protéger la liberté et l’indépendance nationale, mais elle s’est endormie dans une série d’habitudes forgée à l’époque coloniale, de traditions  et de petits privilèges. C’est Margaret Thatcher qui l’a réveillée un peu brutalement en remettant le pays dans le jeu de la concurrence mondiale, puis en essayant de définir des modalités de fonctionnement avec l’Union européenne qui lui conviennent. Un pied dedans, un pied dehors. Ce qui n’a pas été toujours facile à vivre. 

Le projet des anglais était de développer les segments sur lesquels ils avaient des avantages comparatifs par rapport à leurs compétiteurs et notamment l’industrie financière,l’industrie de la pharmacie, la construction navale, l’aéronautique, le commerce international, l’armement. Elle a donc organisé un éco système socialement très flexible, fiscalement très avantageux pour les revenus du capital et qui attire ainsi les investisseurs étrangers.Côté social, l’Angleterre n’était pas et n’a jamais été un modèle.  

L’Union européenne a laissé faire cette équation. L’économie britannique,boostée par les mesures fiscales et dopée par un modèle social low cost, a installé au sein du système économique européen l'idée que la dérégulation bancaire était un facteur favorable. 

Du coup juste avant l’an 2000, on peut dire que l‘Europe a été contaminée par la financiarisation de son économie. Et cela sous la tutelle des banques installées à Londres, y compris les plus françaises d’entre elles. 

Ça a marché vigoureusement bien, sauf qu’en 2008, tout s’arrête. Le système bancaire est bloqué et personne n’a plus confiance en personne. Non seulement la faillite de Lehman Brothers a tétanisé les foules, mais tous les opérateurs savent que le grand responsable de cette crise se cache dans le shadow banking avec pour outil privilégié, les subprimes qui s’infiltrent partout comme des bactéries d’un genre nouveau. 

Quand tout s’effondre, fin septembre, les banquiers de Londres se mettent en berne avec tous les petits génies de la finance internationale. Avec l'aide des Etats, le système bancaire va se redresser.L’Angleterre va d’ailleurs mettre le paquet pour sauver ses banques. L’Angleterre ultralibérale n’hésitera pas à nationaliser le système. C’est sa mine d’or.  

Les européens, de leur côté et pour se couvrir, vont revoir la régulation des banques. Ils renforcent les ratios de liquidités et les garanties en fonds propres. Sans être très professionnelles, on imagine assez bien que les banques vont tourner au ralenti et surtout, elles ne vont pas se précipiter pour financer des entreprises qui pourtant en auraient besoin.  

L Angleterre va sauver son système bancaire et chercher des garanties. Cela dit, l’Angleterre, qui a introduit la spéculation financière comme source de richesse, n’aime guère la situation et supporte encore moins les mesures de restriction imposées par Bruxelles. 

Au lendemain de la crise de 2008, la Grande Bretagne a étéaccusée d’avoir crée un environnement financier plus favorable à la spéculation qu'à l’investissement et à la création de richesse. Et c’est vrai que Wall Street d’un côté et la City de Londres de l'autre ont crée les meilleures usines de titrisation, de produits dérivés et de shadow banking du monde. 

Au lendemain de cette crise, quand les gouvernements occidentaux se mettent à prendre des mesures de contrôle et de régulation, l’Union européenne va tendre des filets de sécurité très stricts. Trop stricts peut-être, au point de contraindre le monde de la finance à changer de modèle. L’Amérique d’Obama sera beaucoup plus laxiste. Quant à Donald Trump,il va déréguler le système. 

La Grande Bretagne va s’élever contre les projets de l’Europe bancaire parce que ce modèle va à l’encontre de celui dans lequel la City excelle. 

La fronde des milieux financiers contre les gendarmes de Bruxelles va trouver dans les partisans populaires du Brexit des alliés objectifs.  

Toutes les populations britanniques qui souffrent de la mondialisation et qui voient dans l’immigration massive en provenance des anciens pays de l‘est des sources de misère, de désordre et de violence vont cristalliser leur colère contre l’Union européenne qui sera accusée de tous les maux. 

 

Le modèle d’organisation porté par les partisans du Brexit n’est pas précisément défini. C’est d’ailleurs pourquoi les leaders sont aussi flous dans leurs promesses.La réalité, c’est que l’Angleterre ne peut que revenir à son modèle historique fondé sur son ADN culturel et qui s’inscrit dans une logique libérale. Cette logique est opposée à la logique qui sous entend la construction européenne fondée sur la solidarité des Etats membres et par conséquent l'harmonisation progressive des conditions de fonctionnement avec un modèle social de protection très fort. 

La Grande Bretagne n’a jamais adhéré à ce modèle qui limite l'expression de la liberté individuelle à laquelle elle est viscéralement attachée. Toute son histoire politique, sociale et religieuse en témoigne.

L’Union européenne, de son côté, n’a jamais su « vendre » son modèlede solidarité, fondé sur un marché unique très fort, capable d’affronter la concurrence internationale et un modèle social très protecteur capable de protéger ses peuples. 

L élargissement de l’Union européenne a accru la diversité et les clivages, la dureté de la crise économique et les phénomènes migratoires depuis 2008 ont exacerbé les égoïsmes nationaux et aimantent les courants populistes. 

La technocratie de Bruxelles a réussi à soulever contre elle, les milieux dirigeants britanniques qui n’acceptaient plus le carcan de régulation et de contrôle, et les mieux populaires qui ne sentaient pas les mécanismes de protection.