L‘offensive protectionniste de Trump révèle la stratégie désastreuse de l'Europe pour défendre son patrimoine économique.

Le risque de guerre commerciale pris par Donald Trump révèle la faiblesse coupable de l’Europe dans sa politique industrielle.

 

Les initiatives décidées par Donald Trump sont évidemment désastreuses pour la croissance mondiale. Le projet de surtaxer les importations d’acier et d’aluminium correspondent peut-être à des promesses électorales, mais elles vont avoir un effet désastreux sur le commerce mondial. Ce type de mesures protectionnistes est d’abord difficile à appliquer, toxique et même machiavélique.

Difficile à appliquer parce les chaines de valeur des produits qui circulent dans le monde sont tellement fractionnées qu'elles ne permettent pas toujours de déterminer avec précision d’où viennent les composants d’un produit final. Pour taxer l’acier, il va falloir désosser les voitures importées et fabriquées au Mexique, lesquelles contiennent aussi de la valeur américaine, l'électronique ou le design par exemple. Mais passons, l’administration US ne rentrera pas dans ce genre de gymnastique. Elle se contentera sans doute de surtaxer les importations d’acier brut employé aux USA. Ce qui limite beaucoup l’ampleur de la menace.

Ce type de protectionnisme est assez machiavélique parce qu’il va servir de moyen de pression dans le cadre de la renégociation des accords de libre échange avec le Canada et le Mexique. D’ailleurs, Donald Trump a commencé à choisir des victimes. Le Canada et l’Australie seront épargnés.

Cela dit, la démarche est toxique parce qu‘elle fait régner dans la régulation du commerce mondial, l’arbitraire et le fait du prince. Invivable dans un système d’échange mondial qui est désormais au cœur de la croissance.

 

Cette initiative a provoqué une levée de bouclier dans le monde entier, impactant les marchés financiers et poussant les acteurs mondiaux à imaginer des répliques. Le risque de guerre mondiale n’est pas nul.

Les réponses publiées à grand renfort de communication par les autorités européennes n‘ont pas tardé mais apparaissent un peu ridicules.

Très sérieusement, l‘Europe menace de taxer les importations de motos Harley Davidson ou de jeans Levis. Formidable idée qui va peut-être gêner les nostalgiques de Johnny Hallyday, mais ne fera pas grand mal à l’industrie américaine.

Cette réplique, très symbolique puisqu'elle s’attaque aux emblèmes de la culture américaine, révèle aussi, et c’est beaucoup plus grave, la fragilité des entreprises européennes qui sont désormais à la merci des groupes US ou des investisseurs chinois.

La guerre commerciale qui s’est engagée va très vite opposer les Etats-Unis à la Chine. Dans ces deux parties de la planète, on possède les armes économiques et financières pour combattre et sans doute pour se partager le monde.

Cette guerre va se dérouler aux frais des européens qui sont dans l’incapacité de répondre.

L'Amérique a su multiplier et laisser prospérer les Gafa, les champions du digital. L’Amérique a la technologie, et les capitaux qui proviennent du monde entier et qui se cristallisent en bourse dans les mains de quelques gros actionnaires, ou de fonds. `

La Chine, elle, a des marchés qui sont devenus incontournables avec des armées de travailleurs à bon marché qui font le bonheur des consommateurs occidentaux. La Chine acquiert la technologie et dispose aussi de capitaux importants grâce aux excédents de sa balance commerciale.

 

L‘Europe, dans ce partage, risque bien de passer à la trappe. Son marché intérieur est très grand certes, mais les entreprises n‘ont pas de capitaux. A titre d’exemple, Amazon aux US, approche les 1000 milliards de dollars de capitalisation. Tout comme Alibaba en Chine... En Europe, Carrefour qui fait 3 fois moins de chiffre d’affaires, vaut presque 100 moins cher en bourse, 12 milliards. Les jeux sont donc faits.

Ce qui est vrai dans la grande distribution l'est dans tous les secteurs, la banque, l’assurance, l’automobile, l’hôtellerie, et même l’agroalimentaire.

Le drame de l’Europe c’est qu‘elle n’a pas de très grandes entreprises. Le drame, c’est que l’Europe n’a rien fait pour en avoir.

D’abord, l’Europe n’a pas de capitaux propres. Pas de fonds et peu de marge. L'Europe n’a pas de capitaux parce que l'essentiel de son épargne s’en va financer des dépenses publiques et sociales et financent les déficits.

Ensuite, la culture de la concurrence, telle que nous la concevons, fait que nous protégeons d’abord le consommateur avant de protéger l’entreprise.

Les américains ont le culte de la concurrence à condition que cette concurrence n'empêche pas l’émergence de grosses entreprises. Pas de monopole ou d‘oligopole certes, mais pas de concurrence qui viendrait détruire le tissu.
L‘Europe, de son côté, a tellement la phobie de la concentration industrielle qu’elle considère qu’il faut laisser cette concurrence jouer soi-disant au bénéfice du consommateur.

La concurrence, c’est vrai, fait tomber les prix, mais elle détruit aussi les activités. Alors, c’est bien de remplir les hypermarchés d’une foule de clients curieux et avides de nouveautés mais si ces clients perdent leur emploi, le consommateur est chômeur. Donc il ne consomme pas, sauf que l’Etat lui alloue des prestations sociales.

Un seul exemple : dans un secteur très innovant comme la téléphonie mobile, la France a quatre opérateurs qui se mènent une guerre sans merci pour fidéliser leurs clients. Très bien. Mais les opérateurs perdent leur marge et s’avèrent limités pour financer une diversification.

Dans tous les pays du monde, il n'y a que deux opérateurs, parfois 3, mais c’est très rare. L’Europe pourchasse les positions dominantes. Le résultat, l'Europe préfèrera faire le lit d’un concurrent étranger avec bonne conscience, puisque Bruxelles nous expliquera que c’est pour le bonheur du consommateur. Voilà comment et pourquoi on a perdu l'industrie de l'aluminium (Pechiney) de l’acier, voilà pourquoi nous sommes affaiblis dans le digital et à la merci de grands groupes US ou chinois. Voilà pourquoi nous sommes assaillis par des fonds étrangers qui, au passage, ne restent chez nous que le temps d’une plus-value.

 

L‘Amérique, patrie du libéralisme pragmatique, n'a pas tant de scrupule pour protéger son consommateur. L’Amérique a pour obsession de protéger son industrie.

 

Le comble dans cette évolution qui conduit l’Europe à son asphyxie c’est qu’elle a été voulue, défendue et nourrie par la Grande Bretagne. Quand la Grande Bretagne est entrée dans l’Union européenne, elle a quasiment imposé cette culture. Son objectif était de financiariser l’économie européenne.

Elle y est en partie parvenue. C’est d’ailleurs quand l'affaiblissement de l'Europe entre les deux blocs de la Chine et des Etats-Unis a été probant et évident, que la Grande Bretagne a pris la décision de quitter le navire.

Etonnante évolution dont viennent de prendre conscience quelques européens comme Angela Merkel (mais c’est très récent) et Emmanuel Macron, qui cherchent à transformer cette analyse en stratégie de développement. Nous sommes très en retard. Et ça n'est pas en se félicitant de bloquer les Harley Davidson ou les jeans Levis qu'on va rattraper le retard.