L’impossible mariage entre la demande violente de protection sociale et celle encore plus sourde d’une plus grande liberté individuelle...

Emmanuel Macron, dans l'équation compliquée de proposer des aides pour apaiser la colère des "gilets jaunes" en poursuivant sa route,  a réuni une bonne partie de son gouvernement mardi soir à l'Élysée pour lancer le "grand débat national".  Mais peut-on débattre de questions avec autant de contradictions?

Le mouvement des Gilets jaunes est très vite apparu comme inexplicable aux analystes politiques, aux économistes  et aux sociologues. C’est bien pour cette raison que le gouvernement a tardé à lui répondre et c’est pour cette raison que le plan d’urgence, décidé par le président de la République, a réussi à ramener un semblant de calme. Sauf qu’il n’a absolument pas résolu le problème de fond. Ce plan à 10 milliards, qui met à mal le pacte de stabilité au nom du pacte de sécurité, était évidemment nécessaire. Il est loin d’être suffisant. 

En fait, tout dépend de comment on explique le mouvement de colère.

A priori, et pour le plus grand nombre, cette colère manifeste la situation douloureuse dans laquelle vit une grande partie de la population, chez les retraités, les bas salaires et les classes moyennes qui habitent une province périphérique oubliée par les progrès de la modernité, on pourrait y ajouter les chômeurs, encore qu’on ne s’en soit pas beaucoup préoccupé. 

Cette colère a accouché d’un cahier de doléances sur lequel s’alignent  des revendications d’amélioration de pouvoir d’achat, de hausse de revenus et de baisse d’impôts, de plus et de mieux de services publics, avec à la clef, une critique violente des élites qui nous gouvernent « sans connaître le peuple », dit- on, une autre critique des institutions européennes qui paralysent  les initiatives nationales, etc.

 

Mais si on résume, il existe une énorme demande de protection et de réassurance de la part d’une bonne moitié de la population. Sachant que ces revendications n’étaient pas présentées, incarnées, elles étaient surtout truffées de contradictions qui, matériellement, freinent leur réalisation. Les contradictions sont irréductibles.

Passons sur la contradiction la plus flagrante entre la demande politique de démocratie directe (c’est le peuple qui décide de tout) et la demande d’autorité (c’est à Emmanuel Macron qu’on veut parler). 

Au-delà de ce clivage, les contradictions techniques ont débordé de tous les ronds-points de France et de Navarre. 

 

1ère contradiction : Comment marier la demande de moins d’impôts d’un côté et de plus de services publics de l’autre ? Les impôts servent à faire fonctionner la machine étatique. Alors, sauf à imaginer que l‘Etat soit une énorme usine à gaspiller l’argent public, ( ce qui n’est pas prouvé), il faut bien procéder à des arbitrages dans les dépenses si on veut financer les baisses d’impôts. 

 

2e contradiction : Comment vouloir réduire la fracture écologique, stopper le réchauffement climatique et refuser de financer les investissements correspondants ? Sauf à gagner du temps, et repousser les échéances... Comment revendiquer une énergie propre et pas chère et refuser le nucléaire ? 

 

3e contradiction : Comment se plaindre de l’Europe alors que l’Europe est une institution dont la vocation est de se mettre ensemble pour se protéger, qui permet de faire d’un ensemble de pays à taille moyenne un bloc économique de taille majeure capable de rivaliser face à la Chine ou aux Etats-Unis ?

 

4e contradiction : Comment réclamer une hausse importante du SMIC, et s’étonner que les petites entreprises ne le supporteraient pas ? Comment s’étonner du taux de chômage si l’on augmente sans cesse le coût du travail ? 

 

5° Comment trouver des recettes fiscales toujours plus élevées si on impose les gros, les riches et les puissants plus que partout ailleurs, en sachant évidemment que les gros, les riches et les puissants ont les moyens de partir à l‘étranger là où c’est plus clément pour eux ?

 

6° contradiction : Comment vouloir se protéger de la concurrence étrangère alors que c’est le consommateur qui choisit de consommer moins cher ? Comment attaquer les GAFA en les créditant de tous les péchés du monde, alors que les consommateurs les plébiscitent dans leur vie quotidienne ? 

 

La résolution de toutes ces contradictions est irréalisable. Et ce n’est pas l'organisation de grands débats à l’échelle locale et nationale qui permettra de trouver la martingale. 

Sauf à considérer que la demande de protection cache en réalité une demande souterraine d’une plus grande liberté d’initiative. 

Ce dont le système a besoin, c’est de croissance, d’activités créatrices de richesses et d’emplois. Alors que la moitié des Français vit avec des revenus de redistribution : entre les fonctionnaires et assimilés, les retraités, les pensionnés, les bénéficiaires de prestations sociales etc... La réaction première de ces catégories sociales et de surprotéger leur statut et leurs situations. Les avantages acquis développent chez celui qui en bénéficie un réflexe de propriété et d’accumulations. Résultat : le système économique s’essouffle sous le poids des dépenses publiques. 

 

Une part importante de la population des Gilets jaunes réclame donc des protections accrues, mais en réalité elle se plaint d’être étranglée. Il s‘agit d’un besoin de liberté. Besoin de s’affranchir des normes et des pressions fiscales. La colère ne s’apaisera que quand ils sentiront que la machine à créer des richesses sera repartie ou plutôt, quand l’écosystème leur permettra d’être les acteurs de cette restauration de la croissance.

Emmanuel Macron a été mal compris par les analystes et les Gilets jaunes. Mais c’est parce qu’il a répondu à l’urgence sans hypothéquer les chances d’un redressement durable. 

Un plan de relance assez massif de 10 milliards d’euros, mais le maintien des réformes de l’offre, flexibilité, formation et structure de l’Etat pour diminuer les dépenses publiques. Cette contradiction apparente ne facilite pas la présentation de cette politique, mais elle répond aux contradictions des manifestants. 

 

Ce qui est intéressant, c’est que le système britannique est traversé par les mêmes contradictions. Les classes moyennes britanniques, blessées par la modernité, ont voté pour le Brexit en pensant que l’Europe ne les protégeait pas et les minait de l’intérieur. Aujourd’hui, après deux années de négociations compliquées, ils sont plongés dans la plus grande incertitude, parce qu‘ils se rendent compte que sans l'Union européenne, ils seront confrontés aux grands vents de la concurrence internationale qui leur paraît très dangereuse.