L’Arabie saoudite met en bourse l’entreprise la plus chère de l‘histoire (1600 milliards de dollars) mais ça pourrait être le plus grand fiasco du monde

L’Arabie saoudite a officiellement annoncé l’introduction en bourse d’Aramco, l’entreprise qui exploite son pétrole. C’est sans doute la plus grosse introduction de bourse de l’histoire, mais les financiers n’ont aucune certitude sur l’issue de l’opération.

L’Arabie saoudite a enfin autorisé, par le biais de son régulateur, la réalisation du projet de Mohammed Ben Salman de mettre en bourse le géant pétrolier saoudien. L’objectif est de dégager des fonds pour financer la transformation de son pays et l’affranchir de son addiction au pétrole.  L’Arabie saoudite chercherait donc à organiser la mutation écologique de son modèle économique. Ce qui est cocasse dans cette affaire, c’est qu’on a du mal a imaginer les vraies raisons qui pousseraient les investisseurs occidentaux et les épargnants à mettre de l'argent dans le pétrole alors que leur obsession désormais est d’investir dans les énergies non polluantes et de lutter contre le réchauffement climatique. Or le pétrole est quand même la première source de pollution de la planète. 

La presse financière internationale s’attend à une opération gigantesque. Pour Bloomberg, “L’Arabie Saoudite a finalement donné le coup d’envoi à ce qui sera la plus importante entrée en Bourse au monde”. Le  New-York Times, de son côté, parle du « géant pétrolier saoudien Saudia Aramco qui est certainement l’entreprise la plus rentable ». 

Aramco, société détenue par l‘Etat d’Arabie Saoudite, produit, exploite et vend le pétrole saoudien, c’est à dire 10 % du pétrole mondial. Ce groupe a généré l’an dernier un résultat net de 111 milliards de dollars ce qui en fait la société la plus profitable du monde, plus que  Apple, Alphabet (Google) et Exxon Mobil combinés. Elle donne à l’Arabie saoudite cette puissance qui lui a permis d’investir massivement à l’étranger pour recycler ces petro dollars.

Dès qu’il est arrivé au pouvoir, il y a 3 ans, le prince Mohamed Ben Salman a annoncé son ambition de transformer le modèle économique de l'Arabie saoudite et d’investir dans d’autres secteurs que le pétrole. Son raisonnement était basique et évident. L‘Arabie saoudite, dont la fortune provient de ses richesses pétrolières, est totalement dépendante de ce pétrole. Il faut donc préparer la mutation et pour financer cette mutation vers des secteurs d’activité autre que le pétrole, il lui fallait se désengager progressivement d’Aramco. 

Au départ, les dirigeants saoudiens espéraient une valorisation de 2 000 milliards de dollars. Un montant considérable, le plus massif pour une entreprise, mais ce prix envisagé n‘a jamais été jugé sérieusement par les Occidentaux. Les banquiers de New York, de Londres ou de Paris parlaient plutôt d’un prix aux environs de 1500 milliards de dollars. 

Finalement, la mise à prix qui sera effective au début décembre, devrait porter la valeur globale d’Aramco à 1500/1800 milliards de dollars. 

En fait, les banquiers sont très dubitatifs sur l’accueil qui sera réservé lors de cette  introduction. 

1) pour les financiers, la première évaluation qui a fuité est trop chère. A New-York, on parlait d’une valorisation maximale de 1500 milliards de dollars. Cela dit, on ne connaît pas la part du capital qui sera mis à l’offre. On parle de 2% à peine pour une première tranche introduite sur la bourse saoudienne, de façon à ne pas asphyxier le marché, et de 3% ensuite, sur une seconde place financière internationale cette fois. 

 

2) l’image de l’Arabie saoudite est toujours très mauvaise. L’annonce était prévue depuis plus de 3 ans, mais elle a toujours été retardée parce que les premières valorisations demandées étaient trop élevées. The Financial Time, par exemple, a toujours expliqué que cette société ne pouvait pas justifier un prix de 2000 milliards de dollars. L’assassinat du journaliste Jamal Kashoggi il y a un an, a encore plus douché les investisseurs. Le monde des affaires occidental ne pouvait pas décemment engager l’épargne  de ses clients dans un tel pays. Aujourd’hui, ils ont un peu oublié ce crime politique, mais l’Arabie saoudite n’est toujours pas un modèle de modernité dans l’organisation de sa société. Les liens entretenus avec les mouvements islamistes radicaux, les salafistes, ne sont toujours pas très clairs, c’est le moins qu’on puisse dire. Et leurs réseaux d’influence toujours très présents dans les milieux occidentaux.

 

3) la Stratégie d’Aramco et ses projets de diversification ne sont pas clairement définis. la dépendance au pétrole reste totale. le plan de reformes sociétales est encore flou quant à ses modalités d’application et son agenda. 

 

4) Enfin, les fonds d’investissement occidentaux, préoccupés par le changement de comportement des épargnants, sont à la recherche d’opportunités qui leur permettraient de participer à la lutte pour le climat. 

Comment expliquer aux retraités ou futurs retraités de l’Arkansas, aux acheteurs de Sicav ou de parts de placement en France ou en Allemagne, qu’ils ont intérêt à acheter une petite part d’Aramco. L’intérêt d’Aramco, c’est sa rentabilité. Or on vient annoncer aux financiers que la société cherche à prendre de la distance par rapport à cette source de rentabilité. Pour être compris, encore faudrait-il lui expliquer avec précision quel est le modèle alternatif. 

 

5) L‘Arabie saoudite, très consciente de cette incompréhension va proposer des incitations fiscales. Mais comme le souligne Bloomberg, il faudrait aussi rassurer sur « les risques géopolitiques, sans parler des risques liées au terrorisme et qui peuvent viser les installations pétrolières.