Le grand débat échappe au fiasco et tourne à la prise de conscience des réalités, mais Macron ne propose toujours rien.

Les partenaires sociaux, qui trouvent désormais à la prime d’activité toutes les vertus, vont ouvrir la voie au revenu universel, dont on avait beaucoup parlé pendant la campagne présidentielle.  

Le président de la République, les ministres du gouvernement et les responsables de la majorité distribuent chaque semaine des thèmes de discussion qui sont, en fait, calés sur les revendications les plus fortes des Gilets jaunes. Alors, ces grands débats partent un peu dans tous les sens, ce qui a pu accréditer l’idée qu’Emmanuel Macron a organisé ce grand barnum à la hâte, pour occuper les Gilets jaunes et répondre à la colère et au final, ramener le calme dans ce pays qui partait en vrille.

On a aussi rapidement compris que le spectacle de ces agoras où le président vient mouiller sa chemise lui servait à faire campagne, parce qu’il se met en première ligne et ça marche. Alors, certains vont saluer son talent de manipulateur et d’autres vont considérer qu’il fait le job.

Le grand débat attire beaucoup de monde sur internet comme dans les salles communales de province. Et la grande question que les sceptiques mettent en boucle est de savoir ce que ce grand brassage de frustration pourra engendrer comme réformes acceptables par le plus grand nombre. Actuellement, personne n’y voit très clair.

Sauf si ce rituel du grand débat invente sa propre dynamique et finit par revenir à un grand moment de pédagogie sur ce mur des réalités contre lequel la politique se fracasse trop souvent. Ca pourra être intéressant vraiment quand le pouvoir sortira des mesures radicales de refonte du système. Sinon, à l’issue du psychodrame, Emmanuel Macron aura endormi son petit monde et se sera hollandisé ou chiraquisé.

Le président et son gouvernement ont compris sans doute qu’ils ne pouvaient pas donner de leçons, c’est insupportable, mais ils s’aperçoivent qu’ils peuvent participer à une prise de conscience des réalités qui s’avèrent incontournables. C’est vrai chez les Gilets jaunes, c’est vrai dans l’opinion où l’inculture en matière de faits et de chiffres est inquiétante, mais c’est vrai aussi chez les élites dont on peut penser qu’elles avaient intérêt à ne pas être trop transparentes. Après tout, les curés ont en France, et pendant très longtemps, parlé le latin. Non pas parce que c’était plus intelligent, mais parce que le peuple ne pouvait pas les comprendre. Le peuple faisait confiance. Il n‘avait pas le choix.

Aujourd’hui, dans les démocraties modernes, le peuple n’a évidemment plus confiance en personne et surtout pas dans les élites.  

En prenant les revendications les unes après les autres comme thème de débat, le gouvernent et le président occupent le terrain politique et médiatique, mais il laisse se développer des exercices de pédagogie collective sur les sujets qui sont préemptés par l’émotion populaire. Et ce faisant, la réalité se diffuse.

 

Sur la fiscalité, le grand débat se branche successivement sur tous les sujets qui fâchent. Sur l’ISF, la taxe d’habitation, l’impôt sur le revenu, les niches fiscales etc.  Et le résultat des débats est spectaculaire. La demande de justice fiscale se résume à ouvrir la chasse aux riches, sur la base d’informations pas très fiables et de croyances erronées.

Sur l’ISF, par exemple, les Gilets jaunes ont découvert que l’impôt sur la fortune n’avait été supprimé que sur les valeurs mobilières et financières, alors qu’il continue d’être perçu sur l’immobilier. On a découvert aussi que l’ISF sur les valeurs mobilières avait été un frein à l’investissement étranger et surtout, une force de dissuasion pour les familles riches de France tentées de partir en Belgique ou ailleurs.

 L’état compliqué de notre appareil industriel, de la situation de l’emploi et du déficit de compétitivité s’explique principalement par le poids excessif des prélèvements sur la production de richesse.

Sur la taxe d’habitation, on a découvert que la suppression allait mettre en difficulté les communes et qu’il fallait trouver une solution alternative.

Quand Gérald Darmanin ouvre le dossier des niches fiscales, c’est la boite de Pandore. Au premier degré, ces niches sont présentées comme des cadeaux aux riches, sauf qu’on découvre que ces niches n‘ont pas été ouvertes par hasard. Elles protègent des intérêts économiques qui participent à l’équilibre général et on ne pourra pas toutes les fermer sans évaluer les effets.

Parallèlement, Bruno Le Maire se déclare adversaire d’une nouvelle tranche d’imposition sur le revenu et du rétablissement de l’ISF.

La demande de justice fiscale est légitime, mais on s’aperçoit qu’elle se résume trop souvent à la chasse aux riches dans le débat politique. Le gouvernement lui-même s’en est emparé, mais ne donne pas de piste de réforme. Il attend et espère que le débat amènera les Gilets jaunes eux-mêmes à nuancer leur demande.

 

Sur la question des dépenses publiques, une grande part de l’opinion est convaincue que l’Etat et les élus vivent sur un grand train de vie et gaspille l’argent.

Bercy, dans un exercice de pédagogie que cette administration n’avait jamais fait jusqu‘à maintenant, a publié la répartition des dépenses publiques. Pour 1000 euros de dépenses publiques, on apprend que le train de vie des élus et des ministères représente moins de 1% du total.

Les fonctions régaliennes de l'Etat : 30 %.  L’essentiel de la dépense est consacré au social et aux retraites, ce qui fait de la France le plus généreux des pays dans le domaine social de tous les pays de l’OCDE.

Ces chiffres sont tellement spectaculaires, et vont tellement à contre courant des idées reçues que certains responsables politiques ont essayé de dire qu‘ils étaient faux.

Alors que les dépenses soient mal réparties, c’est évidemment possible, mais ça se discute sur la base de la réalité telle qu’elle est, et pas telle qu’on voudrait qu’elle soit.

 

Sur l‘Europe, le grand débat ne sera pas inutile... Parce que l’Europe est l’objet d’une ambiguïté puissante. Elle a été crée pour protéger les Etats membres contre les vents qui viennent de l'est comme de l’ouest, pour solidariser et mutualiser les économies. Mais l’Europe est vécue comme un espace de libre échange, oppressant, inquiétant et injuste. En fait, l’Union européenne a vécu dans l'ombre et dans le secret, assumant beaucoup de décisions, parfois douloureuses que les Etats membres auraient dû prendre mais qu‘ils ont rarement assumées.

Les difficultés du Brexit, la complexité des affaires italiennes ou grecques prouvent qu’on ne peut pas tricher avec la réalité. Le grand débat permet de prendre conscience que l’Union européenne ne prend aucune décision qui ne soit pas consentie par le Conseil des ministres ou des chefs d’Etat et de gouvernements. Or, l’Europe est une copropriété à 27 membres où les décisions sont prises à l’unanimité. Alors, les prises de décisions sont lourdes et longues, mais c’est le prix à payer pour préserver la souveraineté de chacun. L‘abandon de cette règle signifierait que l’Europe ait fait le choix d’une mutation vers le fédéralisme. Ce qui n’est évidemment pas le cas. N’empêche que la situation actuelle commande d‘avoir des explications sérieuses sur le mode de fonctionnement, les avantages du  grand marché et les effets pervers parce qu’il y en a. L’évolution de cette Europe constituera un des enjeux des élections européennes.

Alors, quand la Commission européenne refuse la fusion entre Alstom et Siemens pour constituer un groupe européen puissant dans le rail à l’image de Airbus dans l’aérien. La décision est difficile à décrypter. Les politiques s’en apparent. A juste titre.

Les juristes nous disent que le droit de la concurrence appliqué en Europe surveille les risques de monopole et il y a effectivement risque de monopole dans la mesure où les grands constructeurs de TGV dans le monde verront le marché européen se fermer.

Pour beaucoup, ce serait de bonne guerre que de freiner la puissance du canadien Bombardier ou de repousser l’impérialisme chinois.

Oui, sauf que le marché est mondial, s’enfermer ainsi en Europe nous fermerait beaucoup de débouchés mondiaux, on s’empêcherait même d’accueillir Bombardier, qui est un constructeur et employeur très implanté en France.

L’Europe a besoin de se renforcer, de se muscler, donc de se protéger mais l’Europe a besoin aussi de respirer l'air du grand large sur certains marchés comme l’avion, le rail, le nucléaire, les infrastructures etc.

Bref la politique industrielle et la réalité du droit de la concurrence mérite un débat politique pour pouvoir affronter sereinement la réalité des affaires. Mais cette politique industrielle mériterait surtout une prise de position politique, une réaction et une décision.

 

Le déroulement de ce grand débat national n’a sans doute pas pour objet, comme on l’a cru, d’accoucher d’un projet de loi avec de grandioses réformes, parce qu’aucune réforme n’a d’effet miraculeux.

Le grand débat tel qu’il évolue a plutôt le rôle d’une caisse de résonnance pour que les objectifs et les contraintes de la politique soient entendus, compris et assumés sinon soutenus.

Le discours d’Emmanuel Macron avec toutes ses brutalités, ses maladresses, avec son expertise technique aussi, ce discours vise à illustrer le diagnostic qu’il a établi pour la campagne présidentielle. La France est malade pour ne pas avoir pris en compte, lors des 30 dernières années, la modernisation liée à la globalisation, la révolution digitale et la concurrence généralisée. Et tous les gouvernements qui se sont succédé sont évidemment responsables de cette situation.

Emmanuel Macron ne dit pas autre chose que ce que nous ont appris les sondages et les études socio-culturelles. Il est arrivé au pouvoir en 2017, parce que la France et ses élites sont malades. Et quand il ajoute que le mouvement des Gilets jaunes est un produit de ces trente d’années d‘immobilisme et de l'incapacité à affronter la mondialisation, la concurrence, le digital, c’est un peu vrai. La révolte contre la taxe pétrole est une révolte de Français complètement abandonnés et blessés par les délocalisations industrielles.

Maintenant, il veut convaincre que ça n’est pas en laissant les grandes villes aux casseurs, qu’on va réussir à réparer la maison et lutter contre les dégâts de la modernité.

Au contraire. Si le mouvement des Gilets jaunes perdure, il va continuer d’abimer l’outil industriel, abimer l’image de la France aux yeux des investisseurs, bref le mouvement des Gilets jaunes va aggraver une situation hypothéquée qui les a déjà mis dans la difficulté.

Conclusion, personne n’a intérêt à démolir le système, tout le monde a intérêt à le réparer. Il faut l’entendre et l’accepter. Ces grands débats doivent agir comme une psychanalyse collective. Parce que pour l’instant, l’ambition n’est pas d’inventer de nouvelles réformes, l’ambition est de comprendre la nécessité de celles qu’on a déjà lancé.