Haro sur les grandes entreprises, bienveillance pour les petites : quand Bercy s‘offre une présentation très « gilets jaunes » des délais de paiements…

L’Observatoire des délais de paiements fustige les grandes entreprises et trouvent beaucoup de vertus aux petites et moyennes... Ca ne correspond pas forcément à la « réalité vraie ». 

C’est décidément la mode de taper sur les grandes entreprises, sur les multinationales et d’épargner les petites et moyennes. Y compris dans l’administration.

L’Observatoire des délais de paiement, dont la présidente Jeanne-Marie Prost a présenté cette semaine l‘état de la situation en 2018, a visiblement été touchée par le syndrome « Gilets jaunes ».

La question des délais de paiement est très compliquée à résoudre. Pour les entreprises, c’est à la fois une drogue et un cancer.

Quand une entreprise se permet de ne pas payer ses fournisseurs à temps, ça lui permet de se procurer de la trésorerie à bon compte et d’améliorer ses performances. Alors certes, certaines sont coincées parce que leur banquier leur fait des misères et qu‘elles se portent alors sur le crédit interentreprises (environ 19 milliards par an). Mais d’autres allongent les délais comme d’autres prennent des lignes de coke, c’est une drogue. La grande distribution a fait une partie de sa fortune en vendant au consommateur des produits qu‘elle payait à ses fournisseurs beaucoup plus tard, deux ou trois mois plus tard.

Cela dit, pour ceux qui attendent un virement qui ne vient pas comme prévu, le délai de paiement agit comme un cancer qui mine l‘équilibre de beaucoup d’entreprises avec des remissions, mais aussi des risques de métastases qui parfois emmènent l’entreprise au tribunal.

Depuis une vingtaine d’années, les gouvernements successifs se sont attachés à réduire les délais légaux et à pénaliser les entreprises qui ne respectaient pas les codes. D’Hervé Novelli, avec la loi LME, jusqu'à Bruno Le Maire en passant par Nicolas Sarkozy et surtout Michel Sapin (loi Sapin 1 et loi Sapin 2), tous les ministres ont contribué à corriger les dérives particulièrement injustes et mortifères pour certaines entreprises.

Chaque année, l’Observatoire des délais de paiements fait donc un bilan de la situation, dans une présentation qui se veut objective mais qui a souvent tendance à montrer que le ministre de tutelle a plutôt bien travaillé. C’est le jeu. Le cru 2018 n’échappe pas à la politisation mais la réalité de l’entreprise n’y trouve pas forcément son compte.

 

1er point : la tendance globale se maintient. Les délais de paiement clients seraient restés stables à 44 jours de chiffres d’affaires. Avec des situations très variables d’un secteur à l’autre. Ça va de 6 jours dans les secteurs vertueux (la restauration, l’hôtellerie) à 79 jours - 2 mois et demi, dans la communication et l’information. Le bonnet d’âne revenant aux entreprises de presse.

Les retards de paiement, au-delà des obligations légales, restent inférieurs à 11 jours, la France est devenue un bon élève puisque nous arrivons en 3e position derrière l’Allemagne et les Pays-Bas. Les deux pays les plus impactés par la culture luthérienne sans doute.    

Donc globalement, le bilan est bon avec un bémol aux entreprises de BTP de transport et des services

 

2e point, et c’est où la présentation officielle de l’Observatoire a fait grogner les chefs d’entreprise, les chiffres et les commentaires montrent du doigt les très grandes entreprises en affirmant qu’elles restent les plus mauvais payeurs. Le diagnostic de l’Observatoire est très simple : plus la taille de l’entreprise croît, plus les délais de paiement s’allongent. Les plus mauvais sont les entreprises de plus de 5000 salariés qui se permettent des retards de plus de 15 jours en moyenne. Jeanne-Marie Prost, la présidente, est catégorique : « les grandes entreprises se permettent, exprès ou pas, de ne pas payer en temps et en heure leurs fournisseurs et les mettent en difficultés »

Ce constat n’est pourtant pas partagé par beaucoup de praticiens de l’optimisation financière. Les chiffres publiés chaque année par le Cabinet ARC, un des plus importants professionnels du secteur, tempèrent ce constat dans son baromètre annuel. Pour Denis Le Bossé, le président du Cabinet Arc, interrogé par Bfm business : « certaines grandes entreprises se sont équipées et elles ont compris que leur intérêt n’était pas de jouer avec les délais. D’ailleurs la DGCCRF a fait l’année dernière 2700 contrôles, mais elle n’a dressé que 377 procès-verbaux, soit moins de 14% des entreprises contrôlées. Pourquoi un taux aussi bas si autant de grandes entreprises sont en infraction ? Deux réponses se dessinent : soit les contrôles ne sont pas suffisamment efficaces, soit les grandes entreprises sont plus vertueuses que ce que l’on prétend… »

Alors, il faut aussi et sans doute compter avec « la peur du gendarme » puisque l’application du « Name and Shame », renforcée par la Loi Sapin, implique un relèvement du plafond des sanctions de 375 000 euros (un montant qui pour des entreprises de la taille des Gafa était dérisoire) à 2 millions d’euros, commence à représenter un sérieux risque d’image et même financier.   

 

3ème point. Ce qui est curieux et nous ramène au syndrome du gilet jaune, c’est quand l’Observatoire des délais de paiement stigmatise le comportement des grandes entreprises, il reste très bienveillant à l’égard des petites et moyennes entreprises. Les PME ont toutes les vertus. Les chiffres produits sont « quasiment allégoriques » puisque 70% des PME règleraient leurs fournisseurs et leurs achats dans les temps. Beaucoup plus nombreuses que dans la cour des grandes entreprises ou seulement 46% paient à l’heure. Ces chiffres laissent les experts assez dubitatifs dans la conjoncture actuelle.

 

4e point : Bercy ne s‘étend pas sur le comportement des services de l’Etat et des administrations en matière de délais. Pour une raison très simple. L’Etat et ses services restent de très mauvais payeurs. Notamment les régions. Ne parlons pas de l’outre-mer qui affiche les plus mauvais scores. Le résultat de cette situation est que 59% des PME interrogées dans le baromètre Cabinet ARC reconnaissaient qu’elles ne répondaient plus aux appels d’offre des collectivités locales et des administrations à cause des difficultés qu‘elles avaient à se faire régler.