Grand débat : les cinq idées reçues les plus fausses que le gouvernement ne parvient pas à exfiltrer... Et qui bloquent tout.

Edouard Philippe a commencé à restituer les conclusions les plus fortes qui ressortent du grand débat. Aucune surprise, sauf que le Premier ministre ne réussit pas à éliminer les fausses idées qui paralysent toute réforme. 

Le ressenti de la situation l’emporte sur la réalité de cette situation. Et c’est bien le problème politique qui se pose au gouvernement. Quand le Premier ministre reprend et résume tout ce qui ressort des manifestations des Gilets jaunes et qui remontent du grand débat qui a mobilisé ce pays pendant presque six mois, on retombe sur un faisceau de revendications très individuelles dont la synthèse a beaucoup de mal à coller à l’intérêt collectif. D’où l’impression d’incohérence entre ce qui est réclamé et ce qui est compatible. D’où les contradictions insolubles d’un point de vue technique : baisse d’impôts, hausse des salaires, meilleurs services publics, plus de protection sociale etc...

Ce qui rend si difficile la mise en place de tout projet de réforme, c’est cette confrontation entre les intérêts individuels et l’intérêt général. La satisfaction d’un intérêt particulier bute souvent là où commence l’intérêt individuel des autres. C’est comme la liberté individuelle qui s’arrête là où commence celle des autres.

Le gouvernement se heurte donc à ces revendications très individuelles fondées sur des ressentis, et très souvent des préjugés idéologiques ou des idées reçues qui se révèlent très fausses par rapport à la réalité. Dans cette situation, le gouvernement doit entendre les émotions qui rendent inaudibles beaucoup de propositions.

 

Pour résumer, on pourrait ranger les idées reçues qui imprègnent la majorité des Français et créent des malentendus graves en cinq grandes catégories.

 

1. Sur le plan idéologique, une majorité de Français sont « sincèrement convaincus » que la France est dans le camp des pays ultra-libéraux, alors que la réalité oblige à dire que c’est très inexact. Un pays où le montant des dépenses publiques et sociales représente plus de 56 % du PIB ne peut pas être libéral. Plus de la moitié de l’activité est donc sous contrôle ou sous influence directe de l’Etat, des administrations locales et des institutions financières. Le rôle du privé et des intérêts privés ne représente pas le poids que l’opinion lui prête. Y compris dans le secteur financier, où les banques françaises sont parmi les plus régulées et contrôlées du monde occidental.

La Grande Bretagne, la Suisse, la Hollande sont beaucoup plus libérales que la France dans leur fonctionnement

Ce qui est étonnant d’ailleurs, c’est qu’en étant convaincu du caractère ultralibéral du système, une des revendications qui revient le plus dans les cahiers de doléances, c’est une demande de liberté, de libération contre un Etat qu’on estime omniprésent.

 

2. Sur le pouvoir d’achat, l’opinion dénonce l’ultralibéralisme de l’Etat, mais elle pense que l‘Etat peut tout régler et d’abord les questions de pouvoir d’achat. Or, si l’Etat a beaucoup de pouvoir, il n’a pas celui de créer des richesses et quand ils s’y essayent, il ne sait pas le faire. Les créateurs de richesse, d’activité, de productivité, et donc d’emplois et de salaires, ce sont les entreprises en situation de concurrence. Le rôle de l’Etat est d’organiser un écosystème favorable au fonctionnement de l’entreprise.

 

3. Sur la question de l’emploi, une majorité des Français déplore le nombre de chômeurs, plus de 9% de la population active. Ils estiment donc que l’Etat pourrait soit créer les emplois, soit indemniser le chômage plus qu‘il ne l‘est. En réalité, si l’Etat crée des emplois publics, il le fait avec des impôts. S’il indemnise ce chômage, il le fait avec le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent.

La réalité est hélas beaucoup plus simple. Le marché du travail en France est pratiquement au niveau de plein emploi. Les entreprises sont face à une pénurie de main d’œuvre.  Ils ne trouvent pas les salariés correspondant à leurs besoins dans beaucoup de secteurs et de régions. La vérité est que le chômage français est principalement structurel. Près de 7% des chômeurs longue durée sont inadaptés aux tâches qui sont proposés sur le marché. Le problème est donc un problème de formation et d’adaptation. Ça peut dépendre de l’Etat mais ça nécessite un investissement à long terme. Ca nécessite au préalable que ce diagnostic soit partagé.

 

4. Sur la question du modèle de protection sociale, les Français considèrent qu’il faudrait le renforcer, sous la tutelle de l’Etat. Les Français ont sans doute raison, mais le modèle français est vulnérable, fragile, parce qu‘il est trop lourd, il met donc en risque le système de production en captant trop de ressources, trop de charges. La solution serait évidemment de transférer une partie des couvertures sociales vers le système assurantiel. Au-delà des couvertures minimales, chacun pourrait alors s’assurer dans tous les domaines selon ses moyens et surtout ses besoins. Une fois de plus, reprenons et généralisons le modèle de l’assurance automobile. Elle est obligatoire mais chaque assuré doit avoir la liberté de la choisir.   

 

5. Sur la question de l’Europe, le malentendu est là encore très simple. Une partie des Français est fâchée avec l’Europe parce qu’ils considèrent que l'Europe est trop libérale et qu’elle ne les protège pas assez. La réalité ne correspond pas à cette idée reçue. L’Europe n’est pas libérale dans son fonctionnement. Elle protège, parfois trop. Parfois mal. Les pertes de souveraineté ressenties ne sont pas imputables à l’administration de Bruxelles, mais à la mauvaise gestion des Etats. Le grand paradoxe du ressenti européen est représentée par la monnaie. La création de la monnaie unique aura été un des plus gros transferts de souveraineté et pourtant, la monnaie unique, l’euro, presque 20 ans après sa création, n’est contestée que par une infime minorité de Français et même d’Européens. Les Européens considèrent que la monnaie unique leur apporte des garanties et des sécurités que les monnaies nationales et les gouvernements seraient incapables d’apporter.