Face aux risques d’insurrection, le monde du business et des syndicats s’efforce de rester pragmatique et reste à la manœuvre.

Alors que les organisations syndicales et patronales se tiennent officiellement à l’écart du mouvement de révolte, la plupart attendent quand même que le pouvoir fasse le nécessaire pour ramener le calme. 

Le monde des affaires reste officiellement muet. Les chefs syndicaux sont très discrets. Les uns comme les autres fuient les plateaux de télé et ne veulent rien faire qui pourrait être accroitre les tensions sur la nature du mouvement de révolte et surtout sur les solutions qui pourraient être prises.

Cela dit, en coulisses, tous les responsables sont quand même à la manoeuvre. D’abord, parce que dans le monde du business, la situation devient critique. Pour beaucoup de commerçants et d’acteurs du tourisme, la période de fin d’année est hypothéquée. Le gros des clients, qui font le chiffre d’affaires à Paris comme dans les grandes métropoles, annulent leurs voyages et leurs projets, considérant que les conditions de sécurité ne sont pas garanties. Ils se détournent sur Londres, Genève ou Berlin. Quant aux investisseurs qui regardent les images en boucle, ils considèrent que la France, qui bénéficiait d’une confiance retrouvée, entre sur un terrain risqué dont le premier effet va être de majorer les taux d’intérêt et les polices d’assurance.

 

De leur côté, les chefs syndicaux restent également à l’écart de ce débat qu’ils n‘ont pas vu venir mais se tiennent prêts à intervenir, sachant qu‘ils ont l’expérience, et que leurs organisations ou structures sont encore opérationnelles.

 

Cela étant, les grands patrons et les chefs syndicaux ont fait passer les mêmes messages. Ça passe par les grands patrons que le président interroge, ça passe par les ambassades étrangères qui rapatrient l’information, ça passe par le réseau des hauts fonctionnaires en lien avec les managers du privé, ça passe par le réseau des Francs-maçons qui sont eux aussi à la manœuvre (et très présents dans l’entourage de Emmanuel Macron), ça passe par les services de renseignement qui connaissent bien les réseaux de casseurs et d’extrémistes logés en banlieue. Et tous rappellent au gouvernement qu’il va sans doute falloir faire tout ce qu’il faut pour ramener le calme.

Beaucoup se souviennent que Georges Pompidou avait réglé le problème de mai 1968 en faisant tout ce qu’il fallait faire. Et cela avec l’appui du patronat et des syndicats, dont la CGT. Les institutions ont à ce moment-là repris la main, ce qui a débranché tous les éléments incontrôlés et les extrémistes qui alimentaient la violence.

 

Alors aujourd’hui, tout faire signifie pour la plupart : l’adoption de l’état d’urgence pour garantir l’ordre public et le moratoire sur tous les projets fiscaux, avec l’ouverture d’une discussion sur le smic ou le pouvoir d’achat en général.

 

 

Cela dit, le problème est très difficile à résoudre. Si le président de la République a refusé de répondre aux revendications des Gilets jaunes, c’est aussi qu’il s’est refusé à retomber dans un modèle français qui consiste à acheter la paix sociale et à remettre à plus tard les problèmes qui se posent à la France. Et qui nous a conduit à la situation bloquée où on est aujourd’hui. Il avait sans doute raison dans son diagnostic et dans sa détermination. 

On est obligé d’admettre qu’Emmanuel Macron n’a pas une grande habileté pour expliquer son projet. Jusqu'alors, tout changement de cap lui était impossible d’abord parce qu’il a été élu avec ce programme et ensuite, parce qu’il est convaincu que s’il répond aux demandes, il trahit l’avenir qu’il a promis.

Maintenant, s’il faut calmer le jeu et revenir sur le terrain de la réalité politique, il va bien falloir gérer la réalité économique, autrement. Parce qu’il y a évidemment des solutions. La question est de savoir qui en paiera le prix.

 

1er point : le programme d’Emmanuel Macron, parfaitement conscient des difficultés françaises accumulées depuis plus de 25 ans, a consisté à proposer d’en sortir en restaurant la compétitivité des entreprises françaises, pour créer des richesses, pour créer des emplois, trouver des recettes fiscales et sociales afin de protéger le modèle social dont la France est si fière.

Sur ce diagnostic, Emmanuel Macron avait le soutien du monde du business, et n’avait pas contre lui l’hostilité des syndicats qui savaient bien que le modèle français était malade.

Contrairement à ce que l’opposition politique lui a reproché, Macron n’a pas fait une politique pour les riches. Les riches n‘ont pas besoin du système de santé français pour se faire soigner, ils connaissent les bonnes adresses à New-York. Ils n’ont pas besoin de l’Education nationale et de l’école publique pour leurs enfants, ils peuvent accéder à tous les collèges les plus performants en France et à l’étranger. Ajoutons à cela que les riches n'ont pas besoin du TGV ou d’Air France, ni même de plein emploi. Or, si on veut que la santé, l‘école, les transports publics et le marché de l’emploi fonctionnent, si on veut que le modèle social tienne la route, ça n’est pas pour les riches. C’est au bénéfice du plus grand nombre, de la classe moyenne déclassée depuis 20 ans.

Les riches ont besoin d’un écosystème stable et prospère.

Le dernier chef de gouvernement a avoir compris les difficultés d’une génération aura été George Pompidou, qui trouva la clef pour arrêter les évènements de mai 1968. Il a distribué massivement du pouvoir d’achat. La France pouvait se le permettre. Elle avait une industrie florissante et des marchés.

Mais depuis les années 1980, tous les chefs d’Etat ont bénéficié du modèle mis en place par Pompidou. Les enfants de mai 68 en ont abondamment profité au point de refuser d’adapter le modèle aux mutations du monde. La crise pétrolière, la révolution digitale, la chute du mur de Berlin et l’arrivée des émergents dans le concert des grandes nations marchandes ont bouleversé toutes les conditions de fonctionnement. La France de François Mitterrand, de Jacques Chirac et de François Hollande n‘ont rien voulu voir et savoir. Nicolas Sarkozy avait le projet d’ouvrir les chantiers de rénovation mais il a été fauché en plein travail par la crise de 2008-09. L’urgence a été de préserver l’équilibre et le calme. 

François Hollande aurait pu recouvrir le chantier mais il a attendu trop longtemps pour admettre que ce pays avait perdu sa compétitivité, enfoncé qu’il était dans ses vieilles habitudes sociales.

François Hollande s’est donc fait bousculer par un jeune inconnu qui avait grandi dans sa famille. Emmanuel Macron a été élu président de la République sur un programme résolument pro business, où les petites combinaisons politiciennes n’ont pas de place. Du coup, tous les anciens ont dégagé. La France s’est offert un mai 68 sur le terrain politique. Le dégagisme des anciens et l'émergence des nouveaux.

Si le message est bien passé, si Emmanuel Macron a été compris au départ, l’application de ses réformes a été plus difficile et laborieuse. Les résultats ont tardé.  

Les réformes Macron sont d’ordre structurel et visent à créer un éco système propre à l’initiative individuelle.

Pas facile de convaincre une opinion nourrie pendant 40 ans au lait de la protection sociale et de la booster par une logique de la demande, d’autant plus efficace qu’il y avait une soif de consommer. Pas facile de la convaincre que désormais, la création de richesses dépend plus de leur initiative individuelle que de l’Etat. Pas facile d’adhérer à une logique d’offre, pas facile d’affronter la concurrence multiple même si cette concurrence participe au progrès et à l’avenir.

2e point, La révolte des Gilets jaunes a marqué très nettement les limites socio-politiques de cette logique-là. Si le pouvoir en place se retrouve obligé de répondre à cette révolte pour ramener le calme et il va sans doute être obligé, de modifier le logiciel. Il n’a pas beaucoup de solutions.

Comme Pompidou en 1968, il va donc devoir répondre aux demandes exprimées plus ou moins claires. Souhaitables, mais ces demandes ne sont pas gérables dans le cadre actuel de la politique budgétaire et fiscale. 

Donc en franchissant cette ligne – jaune - il a deux scénarios à vendre à l’opinion pour rester pragmatique.

 

Le premier scénario viserait à augmenter le pouvoir d’achat des populations sensibles et à baisser le niveau des impôts ... donc il accroit son déficit budgétaire et il alourdit la dette publique. C’est le scénario italien de Salvini. Ce scénario-là hypothèque les ambitions européennes, nous contraint à demander à Bruxelles des facilités de paiement et nous met dans les mains des banques, c’est à dire des marchés, c’est à dire des épargnants mondiaux et d’abord français. Le pari de ceux qui soutiennent ce scénario est que la France peut très bien s’asseoir sur ses dettes et ne pas les rembourser. Le pari des plus extrémistes est de prôner la sortie de l’euro. L’opinion publique ne peut accepter ni la ruine des retraités, ni la sortie de l’euro.

 

Le deuxième scénario reviendrait à augmenter le pouvoir d’achat, de baisser les impôts, mais de diminuer d’autant les dépenses publiques ; dans ce cas-là, la France préserve ses marges de compétitivité et son rang dans la compétition mondiale. Elle gagne des emplois et les Français peuvent s’enrichir à titre personnel. Mais revers de la médaille, on change le modèle social pour se caler sur le modèle britannique.

En bref, cette première révolution digitale accoucherait d’une révolution libérale. Parce que, comment réduire les dépenses de l’Etat, sinon en privatisant une grande partie des activités et surtout en rendant aux salariés et aux retraités, la responsabilité d’assumer leur couverture sociale ?

Les pays dans le monde où le taux de prélèvements obligatoires est beaucoup plus faible qu’en France sont aussi les pays où la couverture sociale est à l‘initiative des individus. Les salariés gagnent plus, mais ils doivent dépenser sur leur revenu propre une grande partie en assurance sociale qu’ils choisissent et achètent eux-mêmes.

C’est un modèle de société complètement différent du modèle français. C’est le modèle défendu par les pays anglo-saxons, la Grande Bretagne notamment. Les partisans du Brexit, soutenus par les plus pauvres, se battaient pour un modèle social encore plus libéral que ce qu’il est actuellement. En sortant de l’Europe, ils pensaient s’affranchir des contraintes et des normes sociales imposées par l'Union européenne.

L’opinion publique française peut-elle accepter l'abandon (ou le changement) du modèle social à la française ? Il y a fort à parier que dans ce cas-là, le corps des fonctionnaires et les syndicats co gérants du système actuel ne l’accepteraient pas.

Le monde des affaires et les syndicats ne sont pas loin de préférer le modèle libéral, ouvert sur l'Union européenne à un modèle qui nous enfermerait dans l’Hexagone. Parce qu’il est plus créateur de richesse et donnent aux syndicats l’opportunité de renforcer leur rôle des contre-pouvoirs.