Grand débat : Si le mariage d’une démocratie directe et du pouvoir d’achat ressemblait aux ressorts du « capitalisme californien. »

Après 3 semaines d’incertitudes, le grand débat s’installe un peu partout en France et il n’y a pas de raison pour que le besoin profond de ce pays ne corresponde pas à l’ambition de ses dirigeants.   

Après 3 semaines de polémique et de doutes, le grand débat national, qui a été inventé par le gouvernement pour occuper le terrain, calmer le jeu social et par conséquent, apporter des réponses à la mobilisation des Gilets jaunes, pourrait bien finalement accoucher d’un système d’organisation totalement nouveau.  

Un système où pourraient se marier des formes de démocratie directe avec des mécanismes puissants de création de pouvoir d’achat. Un système qui se rapprocherait d’un capitalisme à la californienne. Pourquoi pas ?

On serait loin de la culture traditionnelle française fondée sur un capitalisme de connivence et un centralisme d’Etat, mais on ne serait pas très éloigné de ce à quoi rêvait Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentielle. Pas très éloigné non plus de ce que demande la majorité des Gilets jaunes quand on décode leur diatribe.  

D’un côté, une demande de réussite et d’épanouissement personnel, de l'autre, une ambition de dépoussiérer les vieilles structures françaises. Les uns et les autres devraient quand même finir par se rencontrer.

 

Dans l'histoire des idées économiques, le «  capitalisme californien » est né, comme son nom l'indique, entre Los Angeles et San Francisco, du mariage improbable entre les hippies (ou leurs enfants) des années 1960 et l’arrivée de l'ordinateur et de l’internet dans les années 1980/90.

Cette cohabitation a donné naissance à une multitude d’innovations technologiques et surtout, à des type d’organisations sociales très originales fondées sur les rapports de partage et de collaboration (dont Uber, Airbnb ou Blablacar en sont les illustrations les plus connues aujourd'hui), fondés sur une expression très libre, une grande transparence, une protection acharnée de la liberté individuelle, d’où la concurrence de marché comme un des leviers du progrès et une méfiance maladive des pouvoirs d’Etat. Le tout dans un écosystème structuré par les lois du capitalisme financier.

Ce capitalisme financier a profité à des couches de populations très larges, à commencer par les salariés et les retraités (via les fonds de capitalisation) et a permis de dégager de marges de financement des investissements à long terme. Ce capitalisme californien a échappé à la malédiction du court termisme mais il a bouleversé aussi tous les rapports sociaux sur l’ensemble de la planète.

Ces dernières années, le capitalisme californien a tellement bien réussi dans un univers mondialisé qu’il a donné naissance à des énormes entreprises (les GAFA), capables de capturer le résultat des efforts fournis par tous ses partenaires, les clients et les prestataires. C'est évidemment un effet pervers et il faudra bien que le monde s'entende pour freiner cet impérialisme. Et 129 pays viennent d'ailleurs de s'entendre sur le principe d'une taxation des entreprises numériques mondialisées. Ces entreprises ont aussi installé des systèmes mondiaux, pour capturer les fruits de l’action publique sur les marchés où elles  opèrent sans avoir à payer leur quote-part d’impôts.

Si on s’arrête à la Californie qui a servi de terrain à cette nouvelle économie, on ne peut que constater l'immense richesse produite par l’Etat tout entier : le plein emploi, avec un pouvoir d’achat moyen par tête qui met la Californie parmi les 5 pays les plus riches de la planète.

Le capitalisme californien est donc un système libéral surdopé à l’individualisme, oxygéné par la mondialisation et surtout alimenté par l’innovation. Cette forme d’organisation est contagieuse, l’uberisation ne touche pas que le secteur des taxis ou de l’hôtellerie, elle peut aussi se répandre dans le système de production des services à la personne (santé et éducation) et pourquoi pas demain, dans les services sociaux et public.

 

Alors, quel rapport avec ce que nous vivons aujourd’hui en France ? Le rapport est très simple.

 

 1erpoint, si on considère que les mouvements populistes auquel on peut rattacher celui des Gilets jaunes sont le fait de populations déclassées par les effets de la mondialisation et du progrès technologique, on peut parfaitement comprendre que le désir profond de ses populations serait bien sûr de profiter des avantages de ces modernités. La colère se nourrit du manque de liberté pour disposer des bienfaits du progrès et de l’injustice qu’ils ressentent  par rapport à ceux qui sont montés dans le train.

Par conséquent, la réponse qu’il faut apporter passe forcément par les moyens et les clefs d’accès à un système dont ils se sentent exclus. Ces moyens, ça n’est pas forcément de la redistribution ou du service public. Ces moyens, ça peut être de la liberté individuelle. Liberté de disposer de la totalité de la richesse crée par le travail, liberté d’échapper à la tutelle de l’Etat jusqu’à la liberté de choisir ses dépenses sociales et publiques. Liberté aussi d’accéder au capital des entreprises où ils travaillent. La participation et la redistribution des richesses créées dans l‘entreprise  restent un des ressorts les plus puissants de l’économie américaine.

Les revendications multiples qui fleurissent dans les réunions du grand débat traduisent en fait une demande de liberté individuelle. C’est d’ailleurs ce qui explique que les mouvements de gauche soient aussi gênés par cette explosion sociale d’un nouveau genre. Que les syndicats s’interrogent aussi fortement de leur côté.

 

2e point, si on accepte de penser que cette colère était latente dans ce pays depuis de nombreuses années, on peut aussi considérer qu’Emmanuel Macron est un enfant de cette colère. Il est arrivé de nulle part, en balayant toutes les structures politiques précédentes, avec un programme de rénovation fondée sur la nécessité de renforcer la compétitivité des entreprises, fondé sur le business comme levier de redressement, fondé sur la prise en compte de la mondialisation et la nécessité de s’y adapter, fondé sur l‘idée que la France n’avait pas trouvé les ressorts de son redressement de son bonheur collectif dans son modèle social. Toutes les réformes lancées par Emmanuel Macron concourent à rénover le capitalisme français en s’inspirant de ce qui s’est passé en Californie et les premiers résultats de 2018 ne sont pas si médiocres. Le chômage n’a, certes, pas baissé, mais le nombre de créations d’entreprises a explosé pour atteindre les 691 000 entreprises. Les levées de fonds, c’est à dire les demandes de capitaux pour financer les jeunes entreprises ont battu des records à plus de 3,7 milliard d‘euros. Il y a d’ailleurs des coïncidences intéressantes, si on rapproche le montant de ces levées de fonds à celui de l‘ISF dont les grandes fortunes  financières ont été exonérées. Sans commentaire ! On ne peut pas dire que l’ISF non payé a servi aux financements des entreprises du futur, mais enfin il a bien fallu trouver les fonds quelque part pour couvrir ces augmentations de capital.

 

Conclusion. Si d’un côté, il y a un besoin d’expression évident et une colère légitime qu’il faut écouter et si de l’autre, il existe une ambition  vers un capitalisme plus efficace, ces deux cotés du débat pourraient finir par se rencontrer.

Se rencontrer oui, à une condition, qu’on retrouve dans ce pays des élites et des corps intermédiaires, parce que l’action politique a évidemment besoin d’experts, de réalisateurs sinon les grands débats tourneront en rond très rapidement et fabriqueront de la frustration.

Les élites ne sont plus crédibles aux yeux des Gilets jaunes et de tous les Français qui les soutiennent. Quant aux corps intermédiaires et aux contre-pouvoirs, Emmanuel Macron les a explosés.

Les corps intermédiaires et les contrepouvoirs, ça se fabriquent. Les élites aussi. C’est aux organisations associatives ou syndicales de devenir « désirables », elles sont capables de le devenir pourvu qu'on les laisse faire. Quant aux élites, c’est au système éducatif de le produire. On ne peut pas dire que le ministre de l’Education nationale ne s’en occupe pas. C’est son principal chantier. Fabriquer des produits issus de la scolarité pour qu'ils soient en phase avec la modernité. C’est la première fois depuis 25 ans.