Emmanuel Macron pourrait-il reconstituer « le cercle de la raison » qui avait permis à François Mitterrand en 1982 de sortir de l’utopie ?

Toute la démarche d’Emmanuel Macron consiste désormais à réformer « un cercle de la raison » pour convaincre les Français que l’économie de marché est compatible avec la démocratie. 

 

Toutes les réponses d’Emmanuel Macron, aussi maladroites soient-elles, consistent à renouer le lien de confiance entre les Français et leurs gouvernants sur la base d’un mariage entre l’efficacité de l’économie de marché, du capitalisme, de la modernité (technologique et mondiale) et de la démocratie. L’économie de marché reste indissociable de la démocratie.

Le diagnostic du président sur la société française a un peu changé sous la pression de cette extraordinaire colère sociale. C’est du moins ce qui ressort de ses vœux de la nouvelle année et de ses projets.

Emmanuel Macron est toujours convaincu que la France est en déficit grave de compétitivité. Il a mille fois raison. Ce pays a trop de dépenses courantes, pas assez d’investissements, les entreprises sont laminées par la concurrence mondiale. Il faut donc urgemment restaurer les marges, pour investir massivement et retrouver de la compétitivité (hors coût). C’est la raison pour laquelle il maintient, contre vents et marées, le cap des réformes structurelles, sur la formation, l'Education nationale, l’Etat, la santé, les retraites, la fiscalité, etc... C’est la raison pour laquelle il maintiendra ses choix européens lors des prochaines élections européennes.

Mais les Gilets jaunes lui ont appris qu’il existait en France une grande difficulté à accepter les efforts correspondants, que ce soit le poids de la fiscalité ou les changements d’habitudes et qu’il ne pourrait pas aller très loin face à la résistance d‘une partie de la population qui vitupère sur les rond points ou sur les Champs-Elysées. En bon pragmatique, il a compris que résister à une telle lame de fond, fut-elle incohérente, contradictoire et souvent « imbécile », couterait plus cher que d’essayer de comprendre et de répondre au « marché » socio-politique.

Et que dit le marché ? Essentiellement que les salaires ne sont pas assez élevés et que les classes moyennes ne sont pas écoutées.

Par conséquent, s’il veut poursuivre son projet de moderniser la France pour qu’elle soit à nouveau dans la compétition mondiale, il faut tenir compte de ce marché politique.

Il faut donc redresser le pouvoir d’achat qui, depuis 15 ans, n’a pas augmenté au rythme des gains de productivité. C’est un problème macroéconomique et monétaire, mais c’est aussi le problème des chefs d’entreprise.

Ensuite, il faut aussi mettre en place une écoute de ce marché. Alors, le grand débat national va permettre d’y voir clair dans les revendications des « vrais gens », mais si ce débat ne débouche pas sur un renforcement des contrepouvoirs, il ne servira à rien. « Il va falloir, Mr le président, que vous acceptiez de prendre Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, au téléphone. Ce responsable syndical a quelques idées, il a surtout fait en sorte que son organisation soit désirable par les salariés. Il faudra aussi, Mr le président, que vous tordiez le bras de certains chefs d’entreprise pour qu’ils desserrent les cordons de la participation et qu’en contrepartie vous les protégiez de la rapacité des fonds d’investissement anglo-saxons »

 

Ce changement de braquet, n'a rien de révolutionnaire. Il revient à adapter le capitalisme français non seulement aux contraintes internationales, mais aussi aux contraintes de la démocratie politique.

 

Ce changement nécessaire n’est pas sans rappeler celui que François Mitterrand à opérer en 1982. François Mitterrand a été élu en 1981 dans un climat populaire euphorique. Il a permis à une nouvelle génération et une nouvelle classe sociale d’arriver au pouvoir avec des promesses de gauche très affutées. Un an plus tard, il s’est retrouvé face aux contraintes de la réalité économique et financière. La démocratie, qui l’avait amené au pouvoir, a été obligée de prendre en compte les secrets du capitalisme libéral. François Mitterrand a dû renier beaucoup de ses promesses et adapter sa gouvernance aux caprices des bilans d’entreprises. Avec le recul, les deux mandats de François Mitterrand n’ont pas été des échecs.

 

Emmanuel Macron a été élu dans un climat euphorique chez les Bac +5. Il a ouvert les portes du pouvoir à une nouvelle génération imbibée des concepts de la révolution digitale, de l’innovation permanente, de la mondialisation et de la religion de l’efficacité.  Un an et demi plus tard, il se retrouve confronté à une partie de la France essoufflée par ce changement. Il doit donc s’adapter et surtout amender le fonctionnement du capitalisme libéral. La mutation consiste à changer les structures pour répondre à la démocratie sans pour autant perdre le dynamisme.

Le gros problème d’Emmanuel Macron est évidemment sa solitude. Pas de parti, pas de relais, pas de contrepouvoir organisé.

François Mitterrand, en 1982, avait eu l’intelligence de laisser se former à ses côtés ce qu'on avait appelé le « cercle de la raison », en opposition avec la tyrannie de l'émotion socialiste dont Mitterrand se méfiait.  Le cercle de la raison, pour que les militants socialistes se transforment progressivement en socio-démocrates en ayant digéré les secrets du capitalisme de marché.

L’instrument qui a pu engendrer ce cercle de la raison s’appelait la fondation Saint-Simon. C’était une sorte de think tank, dirait-on aujourd’hui. Elle avait été créée après le tournant de 1981, pour abriter un lieu d'échange social et de production intellectuelle totalement indépendant, car différent des clubs et des partis politiques, syndicats ou des centres de recherche universitaires.

On retrouvait en son sein des hommes comme Alain Minc, Emmanuel Le Roy Laurie, Jean Boissonnat, Pierre Nora, mais aussi beaucoup de chefs d’entreprise comme Roger Fauroux (St Gobain), Antoine Riboud (Danone), Jean-Louis Beffa, Christian Blanc (Air France), Jean-Luc Lagardère, Francis Mer, Jean Peyrelevade (Crédit lyonnais), des journalistes, des syndicalistes, des intellectuels tel que François Furet, Alain Touraine, Luc Ferry et même Thomas Piketty.

Tous ces gens très différents avaient un point commun, ils se battaient contre le totalitarisme, socialiste, et défendaient l’idée que la démocratie avait besoin pour s’exprimer d’un libre développement du marché.

Ce think tank avant l’heure produisait beaucoup de notes et d’essais, mais il s’était aussi fait connaître du grand public en produisant une émission de télévision qui a eu un immense succès : C’était « Vive la crise ! » avec comme présentateur vedette Yves Montand. Cette émission de débat et de reportage voulait montrer le caractère indissociable entre la démocratie et l’économie de marché. Le diagnostic de l’émission était clair : la France était en crise, cette crise offrant une formidable opportunité de changement et de rebond.

Le cercle de la raison a sans doute contribué au changement de la France mais il a aussi suscité beaucoup de jalousie et de critiques de la part des chapelles politiques extrémistes qui étaient en train de s’ouvrir. L’extrême gauche (puisque le parti communisme avait été dissout dans le PS) et l’extrême droite, qui commençait à gravir les marches de l’opposition. Le cercle de la raison et la fondation Saint Simon ont été dissouts le 31 décembre 1999.

Aujourd’hui, le marché politique manque cruellement d’une fondation Saint Simon qui saurait démontrer le caractère indissociable entre la démocratie libérale et représentative et l‘économie de marché dans un monde digital et mondialisé. Emmanuel Macron n’a pas encore su convaincre certains think tank qu'il a grand besoin qu‘on démontre dans ce pays que la crise mondiale, la révolution digitale et l’Europe sont porteurs d’opportunités, à condition que les acteurs de ce capitalisme des temps modernes tiennent compte des contraintes de la démocratie. Un think tank qui rappellerait aux chefs d’entreprises mondialisées qu‘ils n’ont pas seulement besoin d’un écosystème financier hyper sophistiqué, mais qu’ils ont aussi besoin de clients (des vrais, pas seulement des agences de pub), d’actionnaires (des vrais, pas seulement des fonds) et de salariés (dont beaucoup ne sont plus salariés).