Croissance, pas si mal ! Mais pourquoi sommes-nous si pessimistes ?

La vague de pessimisme a envahi toutes les strates de la société française. Dans les beaux quartiers comme dans les banlieues, tout va mal et c’était mieux avant. Enfin presque. 

Jamais content. Le pessimisme des Français sur leur situation et son évolution n’a sans doute jamais été aussi fort. Plus fort qu’au moment des débuts de la crise pétrolière en 1974, quand Valery Giscard d’Estaing avait été élu président de la République, (trop jeune, disait-on à l’époque, trop brillant lui aussi, et peut-être arrogant, déjà). Il avait fait le pari de casser les grands partis politiques installés dans la classe politique, la gauche socialo-communiste et la droite gaullo-libéralo-conservatrice. Valery Giscard d’Estaing rêvait de gouverner au centre, avec 2 Français sur 3. VGE a fait passer la France d’un système où l’énergie ne coutait presque rien, à un système où le pétrole commencerait à se faire rare et cher... Il a réussi cette transition sans jamais dire et expliquer qu’on rentrait dans une nouvelle époque et qu’il faudra déranger nos habitudes.  Il n’a pas osé affronter le conservatisme viscéral. Mais la France a plongé dans le pessimisme pour tomber dans les bras de François Mitterrand en 1981 qui a assuré en faisant mine d’organiser la révolution le début de la mutation.

 La situation que nous traversons aujourd’hui n‘est pas sans rappeler ce qui s’est passé avec Valery Giscard d’Estaing dans les années 70.

Une situation économique et sociale compliquée, parce que paralysée face aux défis de la mondialisation, de la transformation digitale et des risques sur le climat. Une situation politique où les grandes familles politiques ont perdu pied et laissé la place à une gouvernance jeune et renouvelée. Jeune oui, trop peut-être, brillante et parfois arrogante. Emmanuel Macron rêve de faciliter le passage d’une France à l’ère digitale, dans un espace globalisé mais très concurrentiel. Et comme VGE, il se retrouve confronté à la coagulation de tous les conservatismes et du coup, la France se perd dans la confusion verbale et idéologique pour plonger finalement dans le pessimisme.  Une fois de plus.

 

Tout va mal et pour la majorité, c’était mieux avant. Alors que pour certains, c’est mieux ailleurs.

 

Si les Français sont globalement très pessimistes, les élites, les experts, les analystes le sont tout autant.  Alors pourquoi, comment ? Parce que quand on regarde la situation, la réalité est moins catastrophique que ce qui ressort des commentaires partagés. Au risque d’aller à l’encontre des convenances, passons en revue les faits et les chiffres de ces murs de la réalité dont on nous dit qu’ils vont s’effondrer.

La situation économique d’abord n’est pas aussi désastreuse. Les effets de la crise 2008/09 ont été effacés et pratiquement oubliés (hélas, parce que les leçons n’ont pas été forcement tirées partout où elles auraient dû l’être). Le cycle de reprise dont on nous dit depuis plus d’un an qu’il était désormais étouffé et qu’il allait se retourner, ce cycle ne s’est pas retourné et la croissance mondiale s’est stabilisée aux alentours de 3,5%. Alors bien sûr, cette croissance est très mal repartie, l’Europe est en retard, elle porte des risques, monétaires, énergétiques, politiques, stratégiques mais ils sont connus, mesurés, et assumés.

La situation internationale est dangereuse, mais les forces de rappel existent. Le comportement de Donald Trump fragilise les équilibres, les partis de tweets menteurs confrontés aux ambitions chinoises font planer des menaces de guerre. Tout cela est difficilement supportable, sauf qu‘il existe partout des contrepouvoirs et des forces de rappel qui ramènent les acteurs dans le cercle de la raison. La fièvre protectionniste touche les limites de l’exercice.

Alors, c’est parfois très tendu, comme en Grande Bretagne avec le Brexit, il faut parfois que les dirigeants qui défendent leurs intérêts, aillent jusqu'à toucher du doigt la catastrophe annoncée pour devenir intelligent. Le risque de tout perdre les amènera au compromis.

La situation écologique est évidemment alarmante mais elle s’inscrit dans les esprits. Lentement mais surement. Y compris dans les pays émergents ou un pays comme la Chine, un des pays les plus pollueurs de la planète mais qui est sans doute sur le point d’inventer un modèle de croissance et de progrès propre. Le comportement des grandes entreprises est sans doute plus intelligent qu’on ne l’imagine. Les grandes entreprises y sont contraintes, non par idéologie ou angélisme, mais par cynisme. Sous la pression de leurs clients, consommateurs, sous la pression de leurs actionnaires et de leurs salariés. Ça n‘avance sans doute pas assez vite, mais ça avance.

Alors pourquoi tant de pessimisme ? Parce que, quand on ne fait que se regarder on se désole certes, mais quand on se compare dans l’espace et dans le temps, on doit trouver des raisons de se consoler.

Pourquoi tant de pessimisme ?

1e raison, les prévisionnistes  sont par nature et par intérêt pessimistes dans leurs estimations. C’est le cas du FMI ou de l’OCDE. Qu’on le veuille ou non, ils ont toujours tendance à noircir leurs prévisions météo. D’abord, parce que la mauvaise nouvelle se vend mieux, ensuite parce qu’il vaut mieux se tromper par excès de pessimisme que par excès d‘optimisme.

 

2e raison, il existe un gap important entre la situation ressentie et la situation réelle. La Banque de France a très bien mis le doigt sur ce phénomène en soulignant les facteurs de soutien à l'activité que l’opinion ne veut pas voir et que même les acteurs du système ont tendance à nier. Osons parier que la croissance française sera supérieure à la croissance moyenne de la zone euro et sans doute bien supérieure à la croissance allemande, mais peu accepteront de le reconnaître. L’optimisme économique est trop ringard.

 

3e raison, la société française comme toutes les sociétés occidentales n’a jamais été aussi éclatée. Le directeur du département Opinion de l’IFOP, qui vient de publier « L'archipel français, naissance d'une nation multiple et divisée » (Seuil) analyse les causes profondes du mouvement des Gilets jaunes et les enseignements du grand débat. Pour lui, le pays n’a jamais été aussi fragmenté.

« Une fragmentation sociale d’abord entre les catégories modestes assez représentées dans le mouvement des gilets jaunes avec des gens qui travaillent en majorité alors que les personnes plus aisées le regardaient avec distance.

Une fracture territoriale ensuite, qui se double d'un clivage sur les modes de vie... La fracture est aussi celle de la France diplômée, qui a regardé de très loin ce mouvement animé par des gens moins éduqués. Enfin, dernière fracture, entre la France engagée dans des partis et des syndicats et ceux qui ne l’étaient pas. La jonction entre les mouvements de gauche et les gilets jaunes a échoué et le mouvement syndical et la France des banlieues a échoué. La France qui s'est mobilisée est celle du travail. Alors que les habitants des banlieues, pour une partie significative, vivent avec des aides sociales, ils ne se reconnaissaient pas dans cette France de province. »

Dans un tel puzzle socio-économique, le seul point de convergence et d‘accord se cristallise sur les points noirs, les facteurs de pessimisme.

Jérôme Fouquet est lui-même assez pessimiste : « nous avons connu une accumulation de processus au long cours : déchristianisation, dislocation de la matrice communiste, républicaine, laïque, perte d'influence des grands médias, montée en puissance d'un individualisme de masse, arrivée d'une population issue de l'immigration qui a modifié le profil démographique de la population française, le nouveau stade du capitalisme mondialisé avec le phénomène de métropolisation, tout cela a abouti à une fragmentation sans précédent de la société française. »

 

4e raison, ce phénomène de fragmentions n’est pas propre à la France ; il affecte la plupart des pays en développement. Et peu de sociétés modernes ont trouvé le bon modèle pour vivre ensemble.

Les églises d’un côté, ou les idéologies politiques qui proposaient un ailleurs ou un au-delà, meilleurs et capables de justifier des efforts présents, ont évidemment perdu de leur influence. L’appétit pour la consommation de biens matériels ne s’est pas rassasié, compte tenu de l’évolution technologique, mais cet appétit a provoqué de telles frustrations qu'il a engendré beaucoup d’aigreur et de colère sociale.

Les sociétés modernes recherchent des facteurs de cohésion et des raisons de vivre ensemble. Mais il faudra autre chose. On ne mobilisera pas des peuples pour défendre un taux de croissance même si on réussissait à distribuer cette croissance de façon équitable. D’où la difficulté en France du grand débat qui a finalement tourné autour des questions de pouvoir d’achat ou de fiscalité.

Il faudra défricher d’autres projets à long terme qui peuvent toucher au bonheur individuel et là, les chercheurs en médecine travaillent d'arrache-pied et pas seulement sur l'immortalité. On peut aussi imaginer des projets qui peuvent être portés par la puissance de l‘art, dont Malraux pensait qu‘il touchait à des ressorts proches du religieux.

Cela dit, quand on regarde les sujets de mobilisation des jeunes générations dans le monde entier, le seul qui semble capable de mobiliser le plus grand nombre paraît être « la protection de la planète contre le réchauffement climatique », le sujet est extraordinairement complexe, mais l'enjeu est tellement évident qu'il ne peut laisser personne indifférent.