Christine Lagarde est devenue incompréhensible ... Elle a donc déjà tout compris du langage des banquiers centraux.

Tout est possible. Le premier discours officiel de Christine Lagarde laisse toutes les portes ouvertes pour la future politique monétaire. Tout changer pour que rien ne bouge. 

Dans la semaine qui s’ouvre, les gouvernements de la zone euro vont se pencher sur l’expression des premières intentions de la nouvelle présidente de la Banque centrale européenne, mais honnêtement, personne ne trouvera quoi que ce soit de polémique et la prochaine réunion de conseil des gouverneurs restera consensuelle.

Ce qui est remarquable, c’est que Christine Lagarde a tout compris très vite du métier de banquier central : exister sans bouleverser. Tout changer pour que rien ne bouge.

 

En deux phrases, elle a réussi à dire tout et son contraire et au final donner raison à tout le monde sans gêner personne.

Dès le départ, elle affirme que, dans la période actuelle, « la politique monétaire accommodante continuera à soutenir l'économie dans la zone euro ». En clair, Mario Draghi a été d’une intelligence rare, la politique mise en place a permis d’éviter le piège catastrophique de la crise financière. A demi-mot, Christine Lagarde laisse entendre que la politique des taux bas est compliquée à gérer et même à supporter par les banques, mais en somme, pas question de revenir à une politique monétaire de rigueur. La BCE ne reviendra pas en arrière. Il doit y avoir des solutions de politiques budgétaires pour profiter des taux bas. 

Mais deuxième phrase, elle promet tout de go « une revue stratégique de la politique monétaire européenne ». Bigre, une revue, c’est à dire une révision stratégique de la politique monétaire qui signifie qu‘il faudrait réfléchir afin d’évaluer les effets de la politique monétaire de son prédécesseur. D’accord mais c’est surtout pour se dédouaner de continuer dans la même direction, c’est-à-dire une politique généreuse de liquidités envers les banques et de taux très bas.

 

Tout cela dans la même demi-heure. N’importe quel homme public qui sortirait une telle contradiction ferait immédiatement l’objet d’une commission d’enquête. Christine Lagarde, elle en sort approuvée et admirée. C’est du Alan Greenspan pur sucre. Même Jean-Claude Trichet n’aurait pas été capable d’une telle habileté.

Alan Greenspan a 93 ans aujourd’hui. C’est un économiste américain qui fut président de la Réserve fédérale, la banque centrale des États-Unis, du 11 août 1987 au 31 janvier 2006. Il restera sans doute comme l’un des plus remarquables présidents de banque centrale. 

« Ce que j’ai appris à la Réserve fédérale, écrit-il dans ses mémoires, c’est un nouveau langage appelé ‘jargon Fed’. On apprend vite à marmonner avec grande incohérence”. Il ajoutait souvent à la fin de ses conférences et sans plaisanter : « si vous m’avez compris , tant mieux, mais c’est que je me suis mal exprimé. » 

Alan Greenspan est encore pleine forme. Il était à la télévision il y a quelques mois et là il se sentait complètement libre, pas question de parler le jargon Fed pour avertir les téléspectateurs qu'”à moins de reprendre le contrôle de la dette”, l’enfer se déchaînerait. Bref, on a compris ce jour-là qu‘il n’aimait guère Donald Trump.  

Christine Lagarde s’est donc pour son coup d’essai très bien exprimée, puisque personne n‘a véritablement compris ce qu’elle devait ou voulait faire de cette politique monétaire qui a été miraculeuse pendant tout le mandat de Mario Draghi, mais qui devient à la fois embarrassante et addictive.  

Christine Lagarde a tout compris en montrant qu‘elle pouvait parler couramment le « jargon Fed ». Et si on décode le langage, on retombe dans l’évidence et si on veut saisir ces évidences sans tomber dans la vulgarité, il faut reprendre le dictionnaire.

Le vocabulaire des banquiers centraux n’est ni riche, ni sophistiqué. Autrefois, au début de l’indépendance de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet abusait des mots de « stabilité » pour décrire sa mission et de « vigilance » pour décrire sa méthode. Pourquoi ? Parce que le chemin était pavé de « risques » qu’il fallait connaître. Les risques, on les a vus arriver en 2008 avec la crise des subprimes. Mais c’était trop tard. 

Son successeur, Mario Draghi a popularisé un nouveau mot « accommodant » dont on a usé et abusé pour signifier que la BCE devait s’adapter et soutenir tout en restant « en ligne » avec la mission de la BCE. Mario Draghi a traduit « stabilité » par « en ligne », expression que reprend Christine Lagarde pour indiquer qu’elle va respecter la mission. Les politiques d’assouplissement quantitatif qui ont engendré la baisse des taux d’intérêt ont commandé des éléments de langage plus précis qu’avant, sous la pression des marchés puisque ces marchés sont directement branchés sur l’émission de liquidités. Les mots doivent donc être clairs et cohérents mais et c’est là où le langage du président de la BCE est hyper important, les mots doivent être clairs et cohérents mais ils ne doivent pas signifier que la banque centrale s’engage pour autant sur le moyen terme. Le président ou la présidente se garde toujours une marge de manœuvre et de liberté pour s’accommoder à la réalité. Il ne faut surtout pas donner à penser que la Banque centrale s’engage à agir irrémédiablement dans un sens donné. 

Les marchés financiers fonctionnent principalement sous l’empire d’algorithmes qui intègrent le maximum d’information sur la conjoncture et sur la politique monétaire. Les discours des responsables de banque centrales sont analysés par ces mêmes algorithmes qui vont, en fonction des mots de vocabulaire utilisés, retenir si la connotation globale est positive ou pas optimiste ou inquiète etc... De là à penser que les discours eux-mêmes sont préalablement fabriqués par des logiciels pour exactement porter le message que souhaite envoyer le conseil des gouverneurs, il n’y a qu’un pas ... qu’on ne peut pas franchir sans preuve. 

Cela étant, les mots et les phrases de Christine Lagarde correspondent à cette contrainte. Pour le commun des observateurs tout semble contradictoire mais pour les ordinateurs de marchés, ça passe. 

Ils ont compris que la BCE va poursuivre la politique de liquidités de rachats de créances et de taux bas. « C’est sa mission ... » . Ils ont compris aussi que la présidente demandait aux Etats de faire leur job en resserrant leur budget de fonctionnement de façon à booster les budgets d’investissement. 

Avec un constat : « Les investissements publics de la zone euro sont restés bien en deçà de leurs niveaux d'avant-crise ». Elle rajoute donc que « celle-ci pourrait atteindre son objectif (d'inflation) plus rapidement si d'autres politiques (de relance budgétaire) soutenaient la croissance ». Ça pourrait donc être son mot d’ordre, son mantra. 

A la seule différence que si elle veut que les Etats dépensent de l’argent et empruntent grâce aux taux bas, il y aura bien des investissements, c’est-à-dire des projets capables de faire fructifier l’économie, « des dépenses productives - qui, outre l'infrastructure, comprennent la Recherche-Développement et l'éducation » et non des simples dépenses de fonctionnement de l’Etat, ce qui continue d’endetter encore beaucoup de pays d’Europe – France, Italie, Espagne en tête. 

Certes, Christine Lagarde peut donner des directives qui ne sont d’ailleurs pas insensées dans un monde où les taux sont bas, voire négatifs pour les Etats et donc le crédit gratuit. D’autant plus que ces investissements sont des leviers de croissance et qu’il y a des domaines comme la révolution digitale ou la transition écologique où il est nécessaire d’investir en quantité.

« Nous avons une possibilité unique de réagir à un monde changeant et stimulant, en investissant dans notre avenir, en renforçant nos institutions communes et en confortant la position deuxième plus grande économie du monde ». 

Après avoir passé huit années outre-Atlantique basée à Washington et avoir fait le tour du monde pour sauver les Etats en risque de faillite, c’est au moins pragmatique que de le reconnaitre et non moins ambitieux.

Mais dans tout ce discours, ce que nous confirme Christine Lagarde, c’est que sa vision de la politique monétaire a affaire avec la politique budgétaire, celle qui dépense l’argent de l’Etat, et en l’occurrence de chaque Etat d’Europe.  Sauf que la politique budgétaire de chacun est liée a celle des autres. Christine Lagarde n’a pas la main sur la politique budgétaire des Etats. Elle n’est pas ministre du Budget en France et elle n’a pas de pouvoir sur la politique budgétaire des dix-neuf pays, qu’il faudrait convaincre d’adopter une politique qui va dans le même sens. 

Comme elle a été ministre de l’économie dans sa vie, elle sait trop bien que les ministres eux-mêmes ont encore moins de pouvoir pour changer l’ordre des facteurs budgétaire et que ça relevé des chefs d’Etat. 

Emmanuel Macron lui-même a compris que la réforme des contraintes budgétaires ne pourra s’opérer que par la coordination des pays européens et un assouplissement des contraintes. 

Résultat des courses : la président de la BCE peut saluer l'œuvre de son prédécesseur (elle est très bien élevée), elle peut souhaiter une réflexion stratégique sur la politique monétaire (elle est très lucide et sait que les banquiers sont demandeurs) mais cette réflexion passera forcément par les politiques budgétaires. 

Alan Greenspan n’aurait pas mieux dit ou fait les choses. Si ça marche, c’est tout bénéfice pour la présidente de la BCE. Si ça ne marche pas, elle n’en sera ni coupable, ni responsable.