Cette "théorie du ruissellement " qui n'existe pas!

La théorie du ruissellement expliquerait et justifierait le bien-fondé de la politique fiscale du gouvernement. Ça en arrangerait certains, sauf que le problème est que cette théorie n’existe pas.

 

Selon la théorie du ruissellement, l'enrichissement des riches ou la multiplication des riches permettraient le recul de la pauvreté et la diminution du nombre des plus pauvres. Un peu comme ces fontaines de champagne que l'on offre dans les cocktails chics avec une pyramide de coupes ou de flûtes en verre. Le maitre d’hôtel en gants blancs prend généralement un magnum de champagne et remplit la coupe la plus haute, à ras bord, la coupe déborde sur les verres qui sont en dessous jusqu’au dernier rang. Tout le monde applaudit et s'en prend plein les doigts parce que ça dégouline de partout. La mariée (parce ça marche souvent dans les mariages) essaie de servir tous les convives. Ça fait des belles photos, dit-on. Que l’on pense ou non que ce soit d’une élégance rare, les fabricants de champagne sans doute l’encouragent parce que ça pousse à la consommation.

Je serai responsable de la filière, je ferai tout pour décourager cette pratique qui donne du champagne épouvantable. Les vins de dieu mériteraient plus d’attention.  Les moines de l‘abbaye de Dom Pérignon doivent se retourner dans leur tombeau du côté d’Epernay devant tant de grossièreté, mais passons !

 

Cette théorie du ruissellement pratiquée dans les fêtes envahit depuis quelques jours le discours politique de droite comme de gauche, la parole des experts aussi, pour justifier ou critiquer la politique fiscale du gouvernement.

Les avocats de la théorie du ruissellement nous expliquent qu‘en enrichissant les riches, on enrichit aussi les pauvres, tout simplement parce que l’argent des riches revient dans le système économique, soit sous forme de consommation, soit sous forme d’investissement. Du coup, cet argent profite à tout le monde : aux fournisseurs de produits et de services, aux sous-traitants…

Les autres ne sont pas mieux en criant à la supercherie et en expliquant que l’argent des riches va aux riches qui le deviennent encore plus et que ça accroit les inégalités.

 

La vérité dans tout cela, est que la théorie du ruissellement n’existe pas (sauf chez les restaurateurs de luxe, les traiteurs et les producteurs de champagne ou de mousseux qui ont du stock à écouler).

Dans toute l’histoire de la pensée économique, depuis Aristote jusqu'à Piketty, en partant des mercantilistes et des physiocrates jusqu’aux monétaristes, en passant par les libéraux, les keynésiens ou les schumpetériens, on ne trouve pas la moindre trace de cette fameuse théorie du ruissellement. Pas le moindre auteur, français ou étranger qui ait écrit ou réfléchi sur le concept. C’est dommage.

Et pourtant, tout le monde en parle, ça fait sérieux. Encore quelques jours et les profs d’éco dans quelques lycées en feront l‘analyse critique. Au moins, ça renouvèlera un peu le discours de Jean-Luc Mélenchon.

 

En bref, a priori - il faut être prudent, la théorie du ruissellement n’existe pas. Si maintenant, on parcourt l’histoire des faits économiques, on n’a aucune preuve de ce phénomène.  Sauf au XIXe siècle avec la révolution industrielle et c’est important.

 

Dans l’Antiquité, les nobles n‘ont jamais permis aux pauvres et aux esclaves d’améliorer leur sort. Au Moyen-Age, et sauf exception, les serfs sont restés serfs de génération en génération et les châteaux ont préservé les intérêts des seigneurs qui faisaient la guerre, qui protégeaient leurs pauvres pour qu’ils puissent continuer de travailler à leur service. « On leur donnait tout juste de quoi reconstituer leur force de travail » pour reprendre l’analyse de Marx.

Paradoxalement, les choses ont commencé à changer au XVIème et au XVIIème siècle. Louis XIV, le roi Soleil, n’a eu de cesse de paralyser le pouvoir des nobles et du clergé pour consolider son pouvoir et conforter l’unité de son royaume. Il a enfermé les nobles les plus puissants dans une prison dorée qu’il avait construite à Versailles. Louis XIV a ruiné la noblesse et il a permis l’émergence d’un contre-pouvoir avec la bourgeoisie qui, elle, s’est enrichie. Le siècle des Lumières est le siècle des bourgeois.

Cette mutation socio-économique a accouché de la révolution française, de la démocratie, et du libéralisme économique.

 

La révolution industrielle du XIXe siècle, avec Napoléon III, a engagé un vaste mouvement d’émancipation du plus grand nombre. En Grande Bretagne, en Allemagne, en France.

Et quoi qu’on dise, tout le monde en a profité. Alors, certes, la gestion de ce changement a été profondément douloureuse pour beaucoup. Il faut relire Dickens, Zola, Balzac. Il faut relire les économistes de la condition prolétarienne.

N’empêche que cette révolution industrielle a engendré la civilisation moderne que nous connaissons aujourd’hui. Elle a été possible par les réunions de deux facteurs.

Le premier, c’est l’innovation, l’intelligence, le progrès technique, pris en charge, orchestrés et mis en œuvre par les élites universitaire et bourgeoises qui ont investi et développé les industries dont le résultat pouvait profiter à tout le monde.

Le deuxième moteur a été le marché. C’est parce que ces entrepreneurs du XIXe ont pressenti le succès populaire de ce qu‘ils avaient imaginé qu‘ils ont investi.

Les riches et les nantis n’ont pas inventé la machine à vapeur ou découvert l’électricité pour leur usage personnel. Ils avaient leurs salariés et leurs esclaves pour travailler à leur service.

Ils ont inventé la machine à vapeur pour faire de la productivité et économiser de l’huile de coude. Economiser de la force de travail, améliorer la vie.

Ils ont développé l’électricité là encore pour faire de la productivité, éclairer les villes qui étaient des véritables coupes gorge la nuit tombante. Ils n’en avaient pas besoin à titre personnel.

Alors, ne soyons pas naïfs ou puérils, cette bourgeoisie du XIXe siècle s’est enrichie dans des proportions considérables, mais toutes les populations en ont profité. Allons plus loin, ils n’ont pu s’enrichir que parce qu‘il y avait un marché.

Personne n’a parlé de ruissellement à l’époque. Les économistes théoriciens ont simplement analysé les effets de la combinaison habile entre l’offre et la demande. L’offre de produits et de services nouveaux (la machine à vapeur, l’électricité etc.) et la demande du consommateur. Avec à distance, le débat fameux entre les deux économistes phares du siècle dernier, John Maynard Keynes et Joseph Schumpeter. C’est d’ailleurs étonnant mais Marx avait une considération identique pour les deux théories. Aucun de ces trois auteurs de la science économique n’a jamais parlé de la théorie du ruissellement.

Tous les trois ont reconnu, malgré leurs divergences, ce qu’Alfred Sauvy avait explicité, à savoir qu’après le développement de chaque grande innovation depuis le XIXème siècle, la démographie a cru et l’espérance de vie s’est considérablement allongée. Alors, l’allongement de la durée de vie n’est sans doute pas le marqueur roi de l’amélioration des conditions de vie, mais on s’accordera à penser qu’elle doit y participer.

 

Ce qui ne peut pas être faux dans la politique économique actuelle, c’est que la baisse de la fiscalité sur le capital ne peut que favoriser l’épargne et l’investissement. L’investissement, c’est l’offre. Il n’est rentable que si l’offre rencontre son marché. Sinon, le capital se déprécie.

 

La vraie question politique qu’il faut se poser n’est pas de savoir si ça ruisselle ou pas. La vraie question est de savoir qui est le mieux à même de promouvoir un progrès économique et social pour le plus grand nombre. L’Etat, par sa dépense publique et ses investissements. Ou bien, les investisseurs privés.

La stratégie actuelle est d’inciter l’entreprenariat, les innovateurs, les investisseurs privés. Ça n’est pas un choix idéologique, c’est un choix pragmatique fondé sur l’échec de toutes les politiques d’interventions publiques depuis 30 ans. Depuis les années 80.