Carrefour/Casino, Scor/Covea : l’échec des alliances franco-françaises va favoriser la convoitise des groupes étrangers.

L’échec d’une alliance entre Carrefour et Casino ou la mésentente entre Covea et la Scor risquent d’ouvrir l’appétit des fonds étrangers.

Tout se passe comme si, devant le danger de la concurrence mondiale, les entreprises francaises étaient incapables de s’entendre pour se protéger. Les mariages arrangés ou pas entre entreprises françaises n’ont pas la cote  Les patrons de Casino, Jean Charles Naouri ou de la SCOR avec Denis Kessler, ont en tout cas débouté les deux offres qu’ils avaient reçues de la part de grands groupes français. Pas de rapprochement ni de prise de contrôle. 

Mais si les OPA ne se font pas au sein du club des entreprises françaises, il y a alors de grands risques pour que des groupes étrangers s’intéressent eux aussi aux fleurons tricolores. Parce qu’il y a des moyens financiers ailleurs que l’Hexagone ne possède pas forcément, des moyens venant de fonds d’investissements ou grandes entreprises à forte trésorerie. 

 

Si l’on en revient au mariage raté entre Carrefour et Casino, on s’aperçoit que c’est symptomatique de ce qui se passe dans la distribution française. C’est une « French Farce » selon Bloomberg. Casino a déclaré rejeter une offre d’achat faite par Carrefour. Après cette déclaration, Carrefour a nié avoir fait toute proposition au groupe présidé par Jean-Charles Naouri, qui traverse pourtant une période boursière et financière troublée depuis quelques mois. Mais non, le conseil d’administration de Casino a préféré, après étude de la dite proposition, rejeter l’offre de Carrefour. 

Alors, qui mangera qui dans la distribution française?

L’ennemi annoncé, c’est bien sur Amazon. Le géant rôde, et pour cause, il a déjà racheté une chaine américaine de supermarchés physiques en 2017 – WholeFoodsMarket et en 2018, il vient de créer un partenariat avec Monoprix pour vendre ses produits frais. Monoprix, qui appartient au groupe Casino, est aujourd’hui une enseigne réputée haut de gamme, avec des sous-marques comme « Monoprix Bio » ou « Monoprix Gourmet ». Monoprix apparaît comme celle se rapprochant le plus d’un Whole Foods français.Et si partenariat il y a eu, c’est à dire que pour l’instant Monoprix reverse une commission à Amazon sur le prix de ses ventes sur la plateforme en ligne, le rachat pur et simple par Amazon n’est peut-être pas loin, l’américain en a largement les moyens. C’est peut-être ce qui s’est passé dans la tête des équipes d’Alexandre Bompard chez Carrefour, craignant qu’un tel rachat ne relègue Carrefour loin derrière.

 

Le deuxième épisode de cette rentrée se passe sur un secteur moins en vue mais est tout de même intéressant. Il s’agit de l’assurance/réassurance. Pour la SCOR, ça s’est passé fin août, dans une lettre écrite par Covéa, l’un des principaux assureurs français (marques GMF, MAAF et MMA) et son principal actionnaire (8% du capital). Une proposition de rapprochement dans laquelle le mutualiste Covéa veut acquérir la totalité du capital de Scor. Pour Covea, acquérir un acteur de la réassurance, assureur des assureurs, aurait été un coup de maitre dans la constitution d’un grand groupe d’assurances diversifiées et intégré mais la Scor a rejeté toute proposition et a assez mal digéré cette tentative, incitant maintenant fortement le président de Covea, membre de son conseil d’administration, a démissionné.

 

Les français en sont conscients : si ce ne sont pas des entreprises françaises, ce ne sera pas non plus un fonds français. Nicolas Dufourcq, le président de la BPI explique que “s’il y a une espèce de marée d’attaques sur les entreprises françaises, notre equity (fonds propres) ne suffira pas. Le fonds souverain français est un peu petit ». Et donc difficile pour la BPI de finance, garantir ou prendre des parts en capital. 

Pourtant, les entreprises françaises semblent plus que jamais vulnérables à des offres d’achat. 

1. D’abord, parce que les grands groupes dans le monde regorgent de liquidités. Particulièrement aux Etats-Unis où les entreprises ont bénéficié du plan Trump de baisse de l’impôt sur les sociétés, ou les Chinois qui ont toujours les poches aussi pleines, même si le gouvernement a décidé de réduire la voilure sur les investissements étrangers.

2. En France, les « market cap restent faibles »toujours selon Nicolas Dufourcq, en parlant des valorisations boursières, rendant les entreprises françaises particulièrement attractives et donc vulnérables à des tentatives de raids hostiles ou à des campagnes d’activistes. La valorisation globale de l’entreprise s’appuie sur la capitalisation boursière pour définir un prix d’achat. Si les capitalisations sont faibles, les valeurs des entreprises françaises aux yeux des étrangers le sont tout autant.

3. Un manque d’actionnaires fortsdans le paysage financier français. Et certaines entreprises sont directement menacées par un actionnariat trop éclaté : on sait depuis longtemps Danone largement courtisé par Pepsi-Co ou même Coca-Cola, en raison de l’éclatement de son capital.

4. Des secteurs plus touchés que d’autres.On a parlé bien sur de la distribution, qui fait face à une croissance atone et concurrence des nouveaux acteurs digitaux d’une part et les hard discounters nord-européens d’autre part, des marges qui se réduisent et une structure lourde à transformer - beaucoup de dettes, beaucoup de personnels. Mais on peut aussi citer les telecoms, où les opérateurs le savent et le disent. Depuis qu’il y a quatre grands acteurs français, on devrait assister à un nouveau regroupement, mais attention car les autres groupes européens sont aussi demandeurs.

 

L’enveniment des relations entre les entreprises, comme c’est le cas entre Covéa/Scor ou Carrefour/Casino, plus que la véritable utilité d’une fusion entre ces entreprises, pourrait être dommageable dans un contexte où les entreprises françaises pourraient être gagnantes à grossir. 

Dans les années 90, on a assisté à une grande concentration qui a fait naitre les fleurons d’aujourd’hui. On a connu ça dans la pharmacie avec le rapprochement de Sanofi et Synthélabo, puis de Sanofi et Aventis créant le leader que l’on connaît aujourd’hui, la banque évidemment avec le rachat de Paribas par la BNP ou bien évidemment la montée en force des groupes de luxe français. D’autres ont fait des erreurs. En Italie, le luxe n’a pas su prendre ce tournant. Malgré un nombre incroyable de créateurs italiens, aucun grand groupe de luxe n’a émergé ; alors que dans le même temps, LVMH et Kering agrandissaient leur portefeuille de marque.

Ce sont les OPA françaises d’il y a 20 ans qui ont fait les champions européens actuels, et qui ont rivalisé à armes égales avec les groupes mondiaux.Et toutes ces OPA n’étaient pas forcément amicales.