Black Swan : le plan secret de l‘Etat qu'avait commandé Nicolas Sarkozy pour évaluer l'ampleur de la castatrophe en cas de sortie de l’Euro

Depuis 2011, il existe à Bercy un plan "secret d’Etat", qui avait été élaboré à la demande de François Baroin, ministre de l’Economie de Nicolas Sarkozy, et qui décrit les effets d’une sortie de l’euro.

Puisque Black Swan devait rester secret, personne n‘en a dévoilé le contenu. Et pourtant François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la banque de France, a expliqué cette semaine lors d’une conférence de presse que la sortie de l’euro augmenterait le coût de la dette de 30 milliards d’euros par an. Ce qui veut dire que les intérêts de la dette qui représentent déjà 40 milliards, soit la deuxième dépense de l’Etat, après celle de l’Education Nationale, monterait à plus de 70 milliards d’euros.  

Mais il n‘a guère dit pourquoi, comment ? Le gouverneur de la Banque de France ne peut pas avoir tiré ce chiffre d’un chapeau. En 2011, cet ancien haut fonctionnaire était à la BNP. Il est devenu président de la Banque de France le 1e novembre 2015 et a succédé à Christian Noyer. Il ne pouvait pas ne pas connaître Black Swan. 
 

Ce chiffre de 30 milliards d’euros est au cœur d’un document qui avait été élaboré par les services de Bercy en 2011 à la demande de François Baroin et de Nicolas Sarkozy, président de la République, qui craignait que l’Union européenne explose. Ce travail avait été réalisé au moment où la Grèce menaçait de sortir de l’euro avec évidemment des effets systémiques sur le reste de la zone euro et parmi ces effets, une sortie de la France. 

Interrogé sur ce document à plusieurs reprise, François Baroin a simplement confirmé une réunion de travail dans un livre de mémoires. Il a même pris beaucoup de précaution puisqu’il raconte : 

"Black Swan", c'est le nom que j'ai choisi de donner à une réunion dont il n'y a aucune trace, et que j'évoque ici pour la première fois. Le "cygne noir", voilà l'image qui m'est venue à l'esprit. Il s'agissait d'imaginer l'hypothèse la plus sombre de notre histoire économique moderne. [...] Je réunis autour de moi trois personnes de confiance. Discrétion obligatoire. Ils ne devront en parler à personne, ni à la presse, évidemment, ni même à leur entourage. Le rendez-vous a lieu dans mon bureau, au sixième étage à Bercy. C'est une discussion sans documents. Pas de traces. Chacun sait que l'objet seul de la réunion, s'il était connu, pourrait avoir des conséquences désastreuses. Ce rendez-vous non officiel ne porte pourtant que sur des hypothèses de travail. Ce serait de l'inconscience de ne pas les envisager. Et de la folie d'en parler. A ce moment-là, le nouvel accord européen sur la Grèce, consistant à effacer 50 % de sa dette, est près d'échouer, l'Union européenne est dans un cyclone, l'euro, attaqué de toutes parts. [...] 

Le pire ? La sortie de la Grèce de l'euro, un effet de contamination, une théorie des dominos qui entraînerait l'éclatement de la zone et de facto la sortie de la France. Un scénario cauchemar. Je demande à ces personnes de confiance de travailler sur deux hypothèses : le coût de la sortie de la Grèce de la zone euro pour la France et deux types de pertes : celles du secteur banques-assurances d'une part, et celles de l'éclatement de la zone tout entière d'autre part ». 

(François Baroin, journal de crise, éditions JC Lattes)

Ces chiffres sont évidemment catastrophiques et en dehors de tout parti pris politique compte tenu de la campagne présidentielle, Black Swan ne sortira jamais officiellement. On peut cependant en relater les points principaux.

1e point : la sortie de la France de la zone euro est difficilement imaginable parce qu’elle n’a jamais été envisagée. Techniquement elle sera donc très difficile à organiser et très perturbante. Pour les techniciens, la sortie de l’euro sera interprétée comme une rupture de contrat par l’Etat français, parce que toute dette doit être remboursée dans la même monnaie que celle dans laquelle elle a été contractée. Une dette en euros doit donc être remboursée en euros. Sinon la France serait déclarée en défaut de paiement. Ce qui provoquerait une énorme crise de confiance et un arrêt de toutes les opérations de crédit. Un peu comme en 2008 au moment de la faillite deLehman Brothers.

Et si le crédit interbancaire se fige, tout se fige. Laconsommation, la production, les échanges. Le rapport de confiance est rompu.

2e point : la sortie de l’euro reviendra à remplacer l‘euro par le franc. L’euro, une monnaie forte dont on sait qu‘elle est solide parce qu‘elle est garantie par une zone de 300 millions de consommateurs avec des locomotives très puissantes comme l’Allemagne qui ont toujours garanti sa stabilité. Le retour au Franc sera adossé à une économie au bord de l’asphyxie, peu de croissance donc pas de perspectives, des dettes publiques supérieures à 2000 milliards d’euros (100% du PIB), un déficit commercial abyssal (50 milliards d’euros) et un chômage de masse supérieur à 10% de la population active. Un tel socle va fabriquer une monnaie faible. Les experts (de Black Swan ?) avaient estimé que la dépréciation du franc par rapport à l’euro serait de 30%. Ce chiffre a été repris par la majorité des analystes de banques. Dont aujourd hui le gouverneur de la banque de France. Cette déprécation va donc avoir les conséquences faciles à déterminer mais impossibles àvivre. Tous les actifs libellés et détenus en euros vont se déprécier de 30%. Lesproduits importés vont augmenter de 30% environ ; or la France importe massivement des produits industriels. Son déficit extérieur est énorme, 50 milliards d’euros.

Le niveau de la consommation va baisser d’autant. Les prix intérieurs vont donc augmenter. Les salaires peuvent, eux aussi, augmenter (les entreprises voudront se rattraper) mais comme on importe l’essentiel de la consommation, cette augmentation de salaire en France ne restera pas dans la zone. Transformée en euros, elle s’annule.

3e point : 30 milliards d‘intérêts sur la dette en plus. Le chiffre cité par le gouverneur de la Banque de France correspond à ceux qui circulaient au moment de Black Swan. Il correspond à l’impact de l’augmentation des taux d’intérêt qui nous sera imposée par les marchés extérieurs. La France emprunte beaucoup d’argent et cette dette est souscrite à 60% par des étrangers. Le taux d’intérêt, c’est la mesure du risque évalué par ceux qui nous prêtent de l’argent.

4e point : les stocks d’épargne investis en euros, dette publique, dette des collectivités locales et dettes privées seront convertis en francs; c’est à dire qu'ils seront dévalués de 30%. Pour tous les épargnants étrangers et français, c’est évidemment une catastrophe. La sortie de l‘euro sera évidemment l'objet de la part des épargnants d’une panique. Chacunviendra retirer le maximum de liquidités en euros pour se protéger. Les banques ne pourront pas rembourser tous les comptes courants, les comptes d’épargne, les assurances-vie etc. parce que les banques n‘auront pas ces masses de liquidités.D’où le risque de bank-run, comme en octobre 2008. Avec tous les risques de désordre public.

La seule solution pour les déposants et les épargnant pour limiter les dégâts sera de transférer ses avoirs et ses comptes dans une banque étrangère qui les conservera en euros. Mais inutile de préciser que cette gymnastique ne sera pas banale ? En fait, la mise en cause de l’euro ne profitera qu’aux riches et même aux très riches qui auront pu s’organiser. 

5e point : la crise de confiance va asphyxier l'appareil de production, arrêter les investissements et les embauches. A priori, les scénarios qui ont été élaborés ne vont pas jusqu’à évaluer les destructions d’emplois.

6e point : le manque à gagner politique est immense mais dans le contexte actuel, il est difficilement audible. François Baroin le disait. « Difficile de rappeler les progrès et les bienfaits de l’euro » Avec une classe politique qui a sans cesse pris l’euro et Bruxelles comme le bouc émissaire de tous nos dysfonctionnements, il paraît en effet compliqué d’expliquer que l’euro aura été une source de progrès considérable. C’est la raison pour laquelle, les candidats à la présidentielle évitent de parler de l’Europe, laissant ainsi le champ libre au Front national et à tous les souverainistes.

Contrairement à ce qu’affirme le Front national, la monnaie n‘est plus un marqueur de pouvoir, de souveraineté et d’indépendance. La monnaie n’est qu’un outil de la politique économique. La souveraineté, l’indépendance, le pouvoir souverain dépendent avant tout aujourd‘hui de la puissance économique, de la situation financière (pas de dette) et de sa capacité économique à financer une défense nationale efficace.

Et la puissance économique ne dépend pas que de la monnaie. La puissance économique dépend de la gestion, du management, de la fiscalité, du crédit, de la formation, de l’écosystème des entreprises. Cette puissance économique dépend de la confrontation entre la compétitivitéde l’offre et d’un marché. Le marché européen est immense, c’est le plus grand du monde. Il est unifié par une monnaie unique ... notre compétitivité est médiocre. Cherchez l’erreur !

L’Union européenne est bourrée de défauts, elle ne fonctionne pas comme il le faudrait à cause de la cohabitation des égoïsmes nationaux. L’euro n'y est pour rien. La politique explique tout.  L’Europe a besoin d’être beaucoup plus solidaire et unifiée.

Le problème dans la construction européenne qui a démarré, il y a plus d’un demi siècle, c’est qu’elle est freinée par les identités nationales qui craignent de disparaître, mais elle est aussi freinée par l'action des grands blocs mondiaux. Les Etats-Unis, la Russie, et même la Chine, n’ont jamais aimé l'émergence de la puissance européenne sur l’échiquier mondial. Ils continuent de la combattre. La disparition de l'euro les réjouirait.