Bercy demande à Renault de chercher un successeur à Carlos Ghosn et teste deux noms

Les milieux d’affaires sont de plus en plus convaincus maintenant que, quoi qu’il arrive sur le plan judiciaire, Carlos Ghosn ne pourra plus reprendre les commandes de Renault et encore moins celles de Nissan. 

Officiellement, la question ne se pose pas. Le dossier n’est pas ouvert. Lors du dernier conseil d’administration du groupe, on a parlé de tout sauf de la succession possible de Carlos Ghosn. On a parlé de la situation commerciale (qui est bonne), des projets dans l'électrique (qui sont stratégiques) et de Nissan qui envisage d’accroitre son emprise (ce qui n'est pas gagné). On a même parlé de Carlos Ghosn pour se féliciter que l'enquête diligentée en interne sur les plus gros salaires de la maison n‘avait découvert aucune malversation de quelque sorte dans le fonctionnement de Renault. La révélation du fait que Carlos Ghosn avait choisi comme résidence fiscale la Hollande, siège de l’Alliance, n’a pas ému grand monde, d’autant que Bercy a précisé que le choix était totalement légal à partir du moment où les revenus perçus en France étaient imposés en France, comme le veut la loi.

Bref, officiellement, Carlos Ghosn n‘est pas un problème, sauf que tout le monde ne pense plus qu’à lui dans la mesure où on sait depuis le week-end dernier qu’il restera en prison jusqu'à son procès. Lequel n’aura sans doute pas lieu avant le mois de mai prochain.

Dans ces conditions, à Bercy comme chez Renault, on voit mal comment le groupe et l’Alliance peuvent rester avec une direction provisoire sans dommages. D’autant que les résultats doivent être présentés à la mi-février et qu'il faudra bien, d’ici là, avoir trouvé une solution qui permette d’envisager l'avenir et d’écrire la prochaine page de l’histoire du groupe. 

 

 Et la prochaine page de l’histoire comporte a priori trois chapitres.

 

Le premier chapitre, le plus urgent, sur la gouvernance du groupe. Pour l’heure, si la justice japonaise soupçonne Carlos Ghosn de malversations graves sur ses salaires de Nissan et d’abus de bien sociaux, aucune preuve n ‘a encore été apportée à ces accusations. A la direction de Renault, comme à Bercy, on n’a donc rien à reprocher à Carlos Ghosn. Les milieux d’affaires internationaux à New-York (le Wall Street Journal), à Londres (le Financial times) et à Paris, commencent même à trouver les procédures judiciaires japonaises particulièrement violentes. « Le Japon est peut-être un Etat de droit démocratique mais c’est une démocratie qui ne laisse guère d’espace aux droits de la défense » dit-on. Cette affaire Carlos Ghosn commence donc à sérieusement inquiéter les hommes d’affaires étrangers et les investisseurs qui hésitent désormais à se rendre à Tokyo pour leurs affaires. Ils intègrent désormais un risque judicaire. Le gouvernement japonais lui-même, qui a besoin d’améliorer son image internationale, s’inquiète de son côté de cette situation qui pourrait lui être préjudiciable compte tenu des répercussions internationales. « Pourquoi travailler avec le Japon si les dirigeants étrangers ne peuvent pas se défendre normalement ? »

Quoi qu’il en soit, l'image de Carlos Ghosn en sortira très abimée. D‘où la préoccupation du conseil d’administration de Renault et de Bercy, actionnaire à 15% de l’entreprise.

Il faut évidemment trouver une alternative à la situation actuelle. La position actuelle du numéro 2 du groupe, qui assure la direction générale par intérim, Thierry Bolloré ne peut être par définition que provisoire.

Tous les chasseurs de têtes et tous les réseaux d’influence sont sur le pied de guerre pour essayer de découvrir l’homme miracle capable de remplacer Carlos Ghosn, un manager connaissant bien l’industrie et l’automobile, le marché mondial et son évolution, les marchés américains et la culture asiatique. Mais un homme respecté par les milieux financiers et acceptables par les structures sociales, syndicales et politiques. C’est à dire moralement et éthiquement irréprochable. Ça va de soi !

La population de candidats cochant toutes ces cases est très peu nombreuse. On trouve Jean-Dominique Senard, HEC, président de Michelin et animateur de ce débat passionnant sur la raison d’être de l’entreprise. Son principal handicap, son âge, qui lui avait déjà barré la présidence du Medef l'année dernière. 

Autre candidat possible favori des milieux d’affaires français, Patrick Pelata, ingénieur polytechnicien, ancien directeur général de Renault, il avait quitté le groupe après cette rocambolesque affaire d’espionnage industriel en avril 2011. Il a démissionné sans être pour le moins du monde inquiété en quoi que ce soit par cette histoire, il avait surtout servi de fusible. Il connaît bien l'automobile et le Japon puisqu‘il faisait partie de l'équipe qui a redressé Nissan avec Carlos Ghosn.

 

Le deuxième chapitre de l'histoire concerne la relation de Nissan et de Renault, en bref, qui commande qui en dernier ressort ? Cette question est très compliquée à résoudre. Tant que Nissan était en difficulté, Nissan obéissait à Renault qui a géré le redressement. Depuis que Nissan a retrouvé les forces de conquérir le monde, les velléités de s'affranchir de son actionnaire français se sont multipliées et Carlos Ghosn était bien le seul à pouvoir maintenir le Japonais dans l’alliance. Pour tous les observateurs, il ne fait aucun doute que Carlos Ghosn a été victime d’un coup d’Etat interne. Les cadres dirigeants de Nissan et les actionnaires japonais ont sans doute profité de quelques faiblesses ou complaisances de Carlos Ghosn pour le faire tomber. On ne sait rien de la réalité de ce qui lui est reproché, d’où les spéculations qui tournent en boucle et qui se traduisent par une reprise en main du pouvoir chez Nissan.

Or, si Nissan réalise des performances exceptionnelles sur les marchés mondiaux, Renault est le principal actionnaire du groupe japonais avec 40% du capital et Renault est de plus en plus marginalisé dans la gouvernance. Le président opérationnel est désormais japonais depuis l’éviction de Carlos Ghosn, et la France ne parvient pas à faire nommer des administrateurs au conseil.

Ne parlons pas de l’Alliance, qui n’a pas de structure capitaliste. C’est une association qui tenait à la présence et à l'action de Carlos Ghosn qui incarnait ainsi un groupe devenu le numéro 1 mondial sur le marché automobile.

Quel qu’il soit, le président de Renault et président de l'Alliance devra assainir cette situation, c’est à dire rééquilibrer les pouvoirs entre les actionnaires français et les actionnaires japonais à Paris comme à Tokyo. C’est un chantier très délicat à conduire et à réussir.

 

La troisième page de l'histoire sera évidemment de confirmer la stratégie du groupe dessinée par Carlos Ghosn qui était d’en faire le premier groupe de la voiture électrique et connectée du monde. Ça suppose de régler la question des batteries, dont l’approvisionnement dépend aujourd'hui des Chinois et ça suppose de régler la question des fournisseurs d‘électronique et de logiciels digitaux. Carlos Ghosn avait ouvert cette étape par un accord de principe avec Google. Mais le développement de cet accord n’était possible que si l’Alliance pouvait confirmer et accroitre sa force de frappe ou d’achat face à des fournisseurs dont la capitalisation permet d’imposer leur loi au monde entier. La force d’achat du groupe est actuellement de 10 millions de véhicules. Les partenaires de l’Alliance doivent donc restes soudés. Aucun d’entre eux (ni Renault, ni Nissan, ni Mitsubishi) ne peut s’en sortir seul.