Après l’éviction de Carlos Ghosn, Renault obligé d’abandonner tout pouvoir de direction chez Nissan en dépit de sa position au capital.

Alors que Nissan se cherche un nouveau président, les dirigeants de Renault, humiliés, sont complètement évincés de la direction du groupe japonais.  

Théoriquement, le conseil d’administration de Nissan doit nommer un nouveau président en remplacement de Carlos Ghosn qui a été destitué à la suite de son arrestation pour le moins violente, le 19 novembre dernier. Mais visiblement, les administrateurs représentants de Renault, principal actionnaire avec 44% du capital, n’auront pas leur mot à dire. C’est donc en spectateur que les Français vont assister à ce conseil d’administration.

La semaine dernière, Renault a demandé la convocation d’une Assemblée générale d’actionnaires extraordinaire pour mesurer et communiquer l’impact de l’affaire Carlos Ghosn sur le fonctionnement interne de Nissan. Renault n’a pas reçu de réponse.

Tout se passe comme si les dirigeants de Renault avaient perdu tout pouvoir au sein de Nissan, et que Nissan prépare, avec le soutien de l’actionnariat local, le divorce avec Renault.  

Pour beaucoup d’observateurs, cette hypothèse est totalement plausible mais évidemment très risquée pour l’avenir des deux groupes.

Alors que Carlos Ghosn se morfond dans une cellule assez morbide de Tokyo depuis plus d’un mois maintenant, les langues commencent à se délier.

En réalité, on sait maintenant que la cohabitation n’a jamais été idyllique. Au départ, quand Louis Schweitzer a pris cette participation importante (44% du capital) dans le groupe Nissan, (c’était en 1999), les relations se passaient normalement entre le groupe japonais très malade et son nouveau mécène français. Normalement, mais Nissan n’avait pas le choix. Les opérations de sauvetage menées tambour battant par Carlos Ghosn ont été acceptées certes, mais mal digérées. Tout le monde au Japon reconnait que Carlos Ghosn a permis de sauver l’entreprise de la faillite, tout le monde reconnaît que, sans Renault, Nissan aurait été incapable de dépasser ses conservatismes et de redevenir un leader du marché.  Mais tout le monde sait aussi que les Japonais ont payé le prix fort avec plus de 20 000 suppressions d’emplois dans un pays dont la fierté est de protéger les emplois à vie, avec aussi une direction générale complètement décapitée de ses cadres locaux considérés comme responsables du désastre passé. Or, les Japonais humiliés n‘ont jamais pardonné.

Aujourd’hui, alors que le groupe s’est redressé et que sur le plan commercial et financier, il domine largement l’alliance par rapport à Renault, tout se passe comme si les dirigeants japonais avec lesquels Carlos Ghosn pilotait ce groupe, avaient décidé de prendre les pleins pouvoirs.

Le problème, c’est que la structure du capital ne le leur permettait pas. Avec 44% du capital, c’est évidemment Renault qui avait juridiquement le pouvoir final, même si, dans les faits, Nissan a économiquement beaucoup plus de puissance.

Chez Renault, on a toujours pensé, depuis le premier jour de l'alliance, qu’il faudrait clarifier la situation par une union plus claire et une direction unifiée. Chez Renault, on avait entrepris de faire évoluer la situation. Emmanuel Macron, ministre de l'Economie, avait, le premier, considéré que cette cohabitation était fragile et surtout malsaine, dans la mesure où son équilibre ne tenait que par la présence et l’autorité de Carlos Ghosn. Et c’est un peu vrai, Carlos Ghosn présidait Renault, Nissan, Mitsubishi et pour chapeauter les trois entreprises, il dirigeait aussi l’Alliance. Un peu beaucoup, pour un seul homme mais Carlos Ghosn expliquait à Paris que les dirigeants de Nissan, les actionnaires japonais et le gouvernement de Tokyo, n'accepteraient jamais une prise de pouvoir totale par Renault et une réunification du groupe.

Alors, certains pensaient qu’il se servait des ambiguïtés de l‘alliance pour protéger sa propre situation puisqu’il tenait l’édifice, mais la réalité était aussi que les Japonais de Nissan ne supporteraient jamais de passer sous la coupe d’un actionnariat français dont ils peuvent désormais très bien se passer. Et c’est encore plus vrai depuis que l’Etat français bénéficie de plus d’un quart des droits de vote en tant qu’actionnaire de Renault.  C’était trop pour eux.

De là à penser que les Japonais ont monté une affaire pour faire tomber Carlos Ghosn de son trône, il y a un pas que beaucoup ont franchi. Sauf que le mal est fait. Que Carlos Ghosn soit coupable ou innocent des dysfonctionnements dont on l’accuse ou le soupçonne, il a perdu la partie, destitué par Nissan et Mitsubishi. Dans la foulée, les actionnaires français se retrouvent sur le banc de touche, l’Alliance est menacée.

 

A Paris, les actionnaires, dont l‘Etat français, ont mis en place une structure provisoire à deux têtes, avec un président non exécutif Philippe Lagayette et un directeur général, Thierry Bolloré qui était déjà le numéro 2. Ces deux-là reconnaissent ne plus avoir de pouvoir chez Nissan.

L’hypothèse d’une séparation totale leur paraît être dans les projets des Japonais, mais semble très compliquée à réaliser sans dommage, compte tenu des liens qui ont été tissés. Au niveau de la recherche, des outils de production qui sont communs, des plateformes et des réseaux commerciaux. Cela dit, on reconnaît aussi que Nissan est devenu le leader naturel sur les grands marchés mondiaux, en Amérique latine, aux USA et en Chine. Et que finalement, Renault aurait beaucoup à perdre de la séparation. L‘alliance, avec plus de 10 millions de véhicules vendus par an, dispose d’un poids considérable dès qu’il s’agit de négocier des prestations ou des achats auprès des fournisseurs et surtout de tous les acteurs et partenaires de la voiture de demain : les grands du digital qui rêvent de la voiture autonome et connectée ou des fabricants de batteries (principalement chinois).

 

Côté français, on défend donc pour l’instant la structure actuelle de l’alliance, mais on recherche activement en coulisse, l’homme miracle qui pourrait mettre un peu d’ordre dans un tel faisceau industriel et financier. Pas facile d’imaginer la vie après un divorce aussi important. Pas facile d’imaginer sauver cette cohabitation. L’homme qui recueille les suffrages pourrait être Jean-Dominique Senard. C’est lui qui, avec Nicole Notat, avait conduit le débat sur « la raison d’être de l’entreprise ». Il connaît bien le marché mondial de l’automobile, puisqu’il préside Michelin, fonction qu’il a d’ailleurs déjà prévu de quitter en 2019. Une raison d’être, il va falloir que Renault s’en trouve une s’il doit continuer sa route seul.