Après avoir essayé d’interdire le « Black Friday », les mêmes vont essayer massivement d’organiser le « Black Thursday ». Comprenne qui pourra !

Pour tous les chefs syndicaux, y compris ceux de la CFDT, « les grèves sont le seul moyen de faire bouger les choses en France ». Si le compromis est impossible, la grève montre que le modèle social français ne fonctionne plus. 

Vu de l’étranger, la France offre le triste spectacle d’une opinion publique qui ne sait vraiment plus où elle habite et qui risque de gaspiller ses richesses, ses forces et ses ressources à son détriment. 

 

 

Si on considère que le système nous entraine vers une course folle à la consommation de biens matériels soi-disant inutiles, et que cette surconsommation entraine un épuisement des ressources naturelles de la planète, on sera forcément contre le Black Friday, contre la mondialisation et contre le capitalisme. Comme si le système avait été une pure invention idéologique ou un effet de la cupidité humaine. Les mouvements anti-consommation et  anti-croissance sont « drivés » par des organisations mondialisées, ce qui est logique et cohérent. 

Ce qui est beaucoup moins cohérent, c’est que les mêmes manifestants rejoignent en France ceux qui, lors « d’un jeudi noir », vont manifester pour protéger le modèle social, et une redistribution des revenus généreuse soit par le pouvoir d’achat soit par des systèmes de retraites . Toutes ces manifestations ont pour objectif de protéger « la capacité de dépenser » donc les moyens de consommer, donc la capacité de produire et de croitre, puisque la consommation est un des trois moteurs de la croissance et du progrès. Les cortèges qui vont bloquer la France seront donc politiquement, éthiquement, culturellement assez hétéroclites et contradictoires. 

 

 

La vie sociale française semble complètement incompréhensible. Des gilets jaunes au jeudi noir en passant par les casseurs et le Black Friday, l’opinion est traversée par des courants contradictoires, incapables de trouver des compromis qui permettraient de débloquer son fonctionnement et qui plongent dans les contradictions et parfois même la violence. Tout se passe comme si on se complaisait dans cette culture du conflit et l’ambiguïté. On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. C’est ce qui va se passer en Grande Bretagne où les Anglais hésitent finalement à sortir de l'Union européenne. La France, elle, risque fort de s’affaiblir pour longtemps en hésitant d’assumer les contraintes de la modernité parce que c’est bien, ce dont il s’agit. Une partie des Français refuse d’affronter les effets de la mondialisation, de la concurrence internationale, de la révolution digitale et de la transition écologique, tout en revendiquant la liberté de disposer des profits de la modernité, de la santé, de l’espérance de vie, les voyage low-cost, etc... Certains prônent même la décroissance programmée, mais ils tiennent à en débattre et à mobiliser leurs fans sur internet, les réseaux sociaux et les mobiles, c’est à dire avec les outils clefs de la modernité. Le comble, c’est quand ils font campagne dans la même journée contre la vaccination obligatoire pour la rougeole et pour une amélioration du système de soins afin de traiter les enfants qui auront contracté la maladie.  Le comble, c’est de s’attaquer aux sources de pollution mais de refuser le nucléaire ou de ne pas s’arrêter de fumer. 

Mais le comble, cette semaine c’est évidemment d’encourager un jeudi noir après s’être opposé au Black Friday. Le jeudi noir a pour objectif d’arracher des facteurs de richesses et de confort, du pouvoir d’achat et une retraite paisible sur la base des richesses créées, bref de se protéger des facteurs anxiogènes de la mondialisation ou de la concurrence.  La guerre au Black Friday avait pour but de bloquer le moteur principal de la croissance et de la création de richesses, à savoir la consommation. 

Vu d’ailleurs, cette situation est aussi inextricable que le Brexit en Grande Bretagne. D’autant plus que la vie économique recèle de potentialités considérables, en France notamment. D’ailleurs en dépit de tous les freins gilets jaunes, corporatistes, ou syndicaux, le moral des acteurs économiques occidentaux s’est nettement amélioré depuis le coup de tabac provoqué par la crise financière. Le moral des chefs d’entreprise n’est pas mauvais, les projets d’investissement se multiplient, les levées de fond également, le marché de l’emploi est très tendu dans beaucoup de professions et du côté des consommateurs, le moral est bon. Quoi qu’on en dise, les indicateurs chiffrés sont bien orientés. 

 

La vraie question est évidemment de savoir pour quelle raison ne réussit-on pas à faire sauter les verrous qui bloquent encore l’évolution de la société française. On a bien réussi à commencer à réformer la fiscalité en abaissant l’impôt sur l’investissement (par la conversion de l’ISF en IFI). C’est-à-dire qu’on a fini par convenir qu’il valait mieux ne pas pénaliser l’investissement et l’avenir si on voulait qu’il soit meilleur. On a aussi convenu qu‘on avait un problème sérieux dans l’Education nationale. Cette immense machine était paralysée de l’intérieur et incapable de produire ce dont on avait besoin en expertise. On réussira à sauver le système de santé, sans doute grâce à l’introduction des logiques d’assurance dans les logiques de solidarité... Il nous faut équilibrer les relations intergénérationnelles en prenant conscience que la génération qui arrive à la retraite est décidément plus nombreuse que celle des actifs qui sont au travail. Si on considère que ceux qui travaillent sont les enfants de ceux qui partent à la retraite, il doit y avoir une solution pour organiser des vases communicants. Surtout quand ceux qui partent à la retraite ont capté les actifs et possèdent le patrimoine qui reviendra mécaniquement à leurs enfants. Les professionnels de la finance savent quand même transformer un patrimoine en revenus ou alors il faut qu’ils changent de métiers. Par ailleurs, on doit aussi savoir donner aux parents les moyens (fiscaux ou autres) d’aider leurs enfants. 

Tous ces disfonctionnements vont alimenter le « jeudi noir » mais aucun de ces disfonctionnements n’est insoluble. Aucun ne justifie un conflit ou une violence que l’on nous annonce d’une rare ampleur. 

Si la crise rend intelligent et si la science sait apporter des solutions aux problèmes techniques, il est évident qu on pourrait trouver des compromis. 

C’est la raison pour laquelle les investisseurs ne sont pas inquiets. C’est la vraie raison pour laquelle les acteurs du système économique, les consommateurs d’un côté, les chefs d’entreprise de l’autre, ont retrouvés le moral qu’ils avaient avant 2008. Et cela, quelles que soient l’opinion et la confiance qu’ils ont envers les responsables politiques.

Il y a une déconnexion persistante (et même une décorrélation) entre la confiance accordée au système économique qui s’améliore et la confiance dans les dirigeants politiques qui continue de se détériorer.